C’est l’histoire d’une trousse de toilette qui engendre un faux témoignage. «Je vous la raconte parce que je ne m’en suis toujours pas remise», avoue Nathalie Dongois en s’adressant à l’auditorium. Chercheuse et enseignante à l’Ecole de sciences criminelles de l’Université de Lausanne, la juriste intervient lors du cycle de conférences publiques «Mémoires et traces», consacré aux différentes formes d’enregistrements du passé at aux couacs multiples qui surgissent lorsqu’on veut les déchiffrer. «Dans le cadre d’une formation pour les policiers, on m’a montré une scène et on m’a demandé d’apporter mon témoignage», reprend la chercheuse.

Alors? «Je me prête au jeu, je dis: la personne était habillée comme ci et comme ça, elle avait un sac. On me demande: quelle couleur, le sac? Je dis: rouge. Vous êtes sûre? Je réponds: absolument, je mets ma main à couper. En réalité, il était vert.» Faux témoignage involontaire, donc. «J’ai fini par comprendre la source de mon erreur. Le sac avait une toile particulière, qui se trouvait être identique à celle d’une trousse de toilette que je venais d’acquérir. Une trousse rouge…» Permutation: «Mon esprit a reconnu la toile, zappé la couleur que j’avais sous les yeux et rattaché le sac à la couleur de ma trousse. C’est le genre de confusion que l’on fait en toute bonne foi.»

200 auteurs pour un crime

Les défaillances de la mémoire peuvent provoquer de faux témoignages, mais aussi de faux aveux. Spécialiste des erreurs judiciaires, auxquelles elle a consacré un livre* (lire LT du 8.5.2014), Nathalie Dongois détaille les typologies en vigueur des faux coupables. La taxinomie de René Floriot, datant de 1968, commence par les «maniaques de l’aveu spontané, qui souhaitent attirer l’attention sur eux». Souvent affligées d'«une forme de défaillance mentale», ces personnes «veulent faire la une des journaux». Dans ce but, «elles lisent la presse et viennent faire des déclarations sur la base des éléments qu’elles ont pu recueillir».

Cas classique: l’enlèvement hypermédiatisé du bébé de l’aviateur Charles Lindbergh, en 1932, que 200 personnes s’accusèrent d’avoir commis… Floriot considère ensuite «ceux qui veulent protéger un proche», «ceux qui préfèrent se déclarer coupables plutôt que de s’opposer à l’autorité» et «les victimes de brutalités policières».

La fabrique du faux souvenir

Il manque une catégorie, plus déconcertante, qu’ajouteront Saul Kassin et Lawrence Wrighstman en 1985. «C’est le cas des faux coupables involontaires: ceux qui avouent à tort, tout en étant persuadés d’avoir réellement commis le forfait.» Comment l’expliquer? La pression d’un enquêteur peut induire chez la personne interrogée une «perte de confiance en sa mémoire», susceptible de «produire de faux souvenir». C’est notamment le cas si les techniques d’interrogation sont suggestives, c’est-à-dire porteuse de suggestions. La mémoire, en effet, n’est pas seulement vulnérable, sujette à des failles liées aux stéréotypes et aux a priori à travers lesquels on perçoit le réel. Elle est également malléable: «Sous l’effet de facteurs extérieurs contaminants, la personne interrogée peut être amenée à changer ses souvenirs».

Toute forme de pression lors d’un interrogatoire se révèle potentiellement ennemie de la vérité. Une durée excessive suffit pour provoquer de tels effets: «Une étude menée par Stephen Drizin et Richard Leo sur 125 interrogatoires ayant mené à de faux aveux a montré que la durée moyenne de ces auditions était de 16 heures», signale Nathalie Dongois. La peur, d’une manière générale, semble entraver le travail de la mémoire. «Si l’on assiste à une scène et qu’on panique, la peur peut conduire à se focaliser sur un seul élément, à l’exclusion de toute autre chose. Le phénomène peut toucher des victimes, qui se révèlent parfois capables de décrire dans les moindres détails l’arme d’une agression, mais qui ne sont en mesure de rien dire sur l’aspect de l’agresseur.»

Comment croire le contraire de ce qu'on sait 

Conclusions? Sur le versant du travail policier, Nathalie Dongois signale la diffusion progressive d’une forme d’audition dite «entretien cognitif». Les Québécois sont les champions de cette méthode, consistant à tisser des liens de confiance avec les personnes interrogées, à les mettre à l’aise plutôt que sous pression, à faire preuve d’empathie, et à obtenir ainsi des informations (ou des aveux) livrées sur un mode proche de la confidence.

En ce qui concerne le phénomène étrange qui conduit à croire le contraire de ce qu’on sait, une étude récente apporte des résultats troublants. Due à une équipe inter-universitaire états-unienne et présentée dans le Journal of Experimental Psychology sous le titre Knowledge does not protect against illusory truth («Le savoir ne protège pas contre une vérité illusoire»), elle suggère qu’une fausse information rencontrée de manière répétée a de bonnes chances de s’imposer à notre esprit, même si nous la savons erronée. L’aisance (fluency) qui s’associe au maniement mental d’une information répétée conduirait, semble-t-il, à négliger ce que l’on sait.

* Nathalie Dongois, L'erreur judiciaire en matière pénale: Regards croisés sur ses contours et ses causes potentielles, Schulthess, 2014.