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La chaîne History vient de lancer  Knightfall , une série télé sur la fin de l’Ordre des Templiers.
© Photo: Knightfall

Société

Lorsque le Moyen Age se conjugue au présent

Une équipe de jeunes chercheurs en histoire médiévale publie un essai revigorant pour prouver que les débats de société actuels ne datent pas d’hier, et traversaient déjà la société il y a mille ans. Un regard amusant sur le Moyen Age

Le médiéviste, nouvelle rock star? Son champ d’étude, en tout cas, connaît un bel engouement, et le dernier sage qui vient d’entrer sous la coupole de l’Académie française est le spécialiste de la littérature médiévale Michel Zink. Les légendes du Moyen Age font également recette: le roi Arthur ressuscite à cadence régulière au cinéma, le genre medieval fantasy est une mine d’or sur le marché du jeu vidéo, les reconstitutions de joutes équestres sont des attractions touristiques récurrentes, et la chaîne History vient de lancer Knightfall, une série télé sur la fin de l’ordre des Templiers.

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Mais la «tendance Moyen Age» ne se borne pas aux armures et licornes. Elle sert également à évoquer, dans de nombreux discours, une période peu glamour qui fleure bon l’Inquisition, le supplice du pal et la chasse aux sorcières. C’est justement pour lutter «contre la fameuse et persistante image noire du Moyen Age, le mythe tenace d’un âge de l’enténèbrement du monde auquel auraient heureusement succédé les siècles lumineux de la Renaissance», comme l’explique la préface de leur ouvrage, que Florian Besson, Pauline Guéna, Catherine Kikuchi et Annabelle Marin, quatre chercheurs en histoire médiévale de moins de 30 ans, publient Actuel Moyen Age. Et si la modernité était ailleurs? aux Editions Arkhê.

La jeune maison d’édition exigeante, spécialisée en sciences sociales, a déniché ce bouillonnant collectif d’historiens sur le Web, où leur travail de vulgarisation aux accents pop a déjà une petite communauté de fans. Il faut dire que pour transmettre leur passion, les jeunes médiévistes ont trouvé un biais enthousiasmant: relier le Moyen Age à l’actualité contemporaine, pour démontrer que nos préoccupations d’aujourd’hui ne sont pas si éloignées de celles d’hier. Et que notre héritage de cette période, plus raffinée qu’on le croit et qui s’étend en réalité sur dix siècles, reste vif.

Retrouvez ici la vidéo: L’historien qui vit en armure

Résonances du passé

Leurs allers-retours entre passé et présent sont déjà publiés depuis deux ans sur le site Nonfiction (et régulièrement repris par le site Slate), avec des thèmes choisis au gré de l’actualité. Au hasard des dernières chroniques? «Et la Miss Byzance de 788 est…», «Faut-il dire seigneur.e? L’écriture inclusive au Moyen Age», «Weinstein et Gillette la Carrée, une trop vieille culture du viol», «Les California rolls médiévaux»… Pour Actuel Moyen Age, leur premier essai, les fougueux historiens ont tenté de balayer au mieux le champ des débats actuels: féminisme, écologie, nouvelles technologies, sexualité et même la friendzone ont droit à leur questionnement avec les résonances du passé.

Ainsi, ce dernier thème de la friendzone, «espace intermédiaire entre amour et amitié» à qui beaucoup reprochent aujourd’hui un sexisme latent consistant à considérer l’amitié entre filles et garçons comme une humiliation faite à la séduction masculine, est raccordé au vieux mythe de «l’amour courtois», pour démontrer qu’il n’a rien à envier en termes de machisme. «Le XIIe siècle, qu’on a décrit comme le siècle de l’invention de l’amour, invente donc un type de relation bien particulier: construit selon un scénario préétabli, qui respecte les structures sociales, et laisse en réalité peu de place aux désirs des femmes. Ces romans sont écrits du point de vue des hommes, et ni Guenièvre, ni Iseut ne figurent dans le titre», écrivent les historiens.

Success-stories féminines

Mais le Moyen Age n’a visiblement pas été la pire période pour la condition des femmes. Le dénigrement du travail féminin ayant connu son apogée au XIXe siècle, avec «la victoire des valeurs bourgeoises, qui cantonnent les femmes au domaine domestique, à élever leurs enfants et s’occuper de leur mari», soulignent-ils. Alors qu’à l’ère médiévale, on trouve même des success-stories féminines, telle celle d’une certaine Lucia, marchande à Venise à la fin du XIVe siècle, qui «a réussi à faire carrière seule, pratiquement sans capital de départ […] Elle emploie ses propres apprentis, tient sa boutique, conclut des contrats avec des hommes et s’associe avec sa fille […] Ce cas n’est pas exceptionnel: il est au contraire révélateur d’un statut que les femmes peuvent acquérir, indépendamment de leur père ou de leur mari.»

La famille recomposée moderne n’est pas non plus une affaire récente puisque dans l’aristocratie mérovingienne, apprend-on, la polygamie était une affaire courante. On s’y séparait «d’une façon extrêmement fluide», et les enfants issus de ces unions étaient tous traités sur un pied d’égalité…

Antispécisme sauce moyenâgeuse

L’ouvrage offre également un point de vue amusant sur le nouveau débat passionné autour de l’antispécisme, qui voudrait libérer toutes les bêtes de la création de l’emprise humaine. Cette communauté n’est pourtant pas la première à conférer une âme aux animaux puisque, au Moyen Age, on n’hésitait pas à les excommunier dans de grandes cérémonies officielles pour mieux ensuite les exterminer sans cas de conscience. Mais le Moyen Age reste surtout une période fascinante pour avoir créé «l’invention de l’invention». A cette époque, en effet, on se passionne déjà pour les automates, et on les redoute autant que l’intelligence artificielle de nos jours. «Dans un récit du XVe siècle, on voit ainsi Albert le Grand, célèbre philosophe scolastique, construire une tête de métal qui parle et répond aux questions qu’on lui pose. C’est Siri au XIIIe siècle!» s’extasient les chercheurs…

«Quel est le rapport entre les Templiers et l’écologie, Robert le Bougre et le terrorisme, l’évêque de Worms et les sex-toys ou encore Philippe le Bon et les drones?» s’interroge la couverture de cet essai. Certainement dans l’exaltation de ces médiévistes millennials qui démontrent que l’humanité a beau scroller frénétiquement sur son nouveau smartphone, elle reste globalement la même…


Florian Besson, Pauline Guéna, Catherine Kikuchi et Annabelle Marin, «Actuel Moyen Age. Et si la modernité était ailleurs?», Ed. Arkhê, 266 p.

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