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88% des usagers de Facebook ayant rompu utilisent le réseau pour garder un œil sur leur ex.
© Louiza

Société

Lorsque les réseaux sociaux excitent la jalousie

Bienvenue à l’ère des nouveaux vaudevilles amoureux où l’amant ne se tapit plus dans le placard, mais sur Facebook

En dix-huit mois, Donald Trump a tweeté 282 insultes, selon le «New York Times». Ce qui ne l’a pas empêché d’être élu. Mais ce qui semble aussi crisper Melania Trump. A l’occasion de sa première interview de First Lady accordée au magazine télé «60 Minutes», elle vient d’annoncer son combat: les insultes enfantines sur les réseaux sociaux. «Nous devons apprendre aux enfants à établir un lien d’une façon correcte» a-t-elle lâché, assise bien droite à côté de son époux. Les psys diraient qu’elle déplace ainsi son besoin de censurer Donald…

Assumer difficilement un conjoint qui tweete tout ce qui lui passe par la tête n’est qu’un des multiples désastres de l’amour au temps du 2.0 où même Tinder, programmé pour recouper goûts et géolocalisation, finit par suggérer un «match» avec l’ex d’un ami, ou le voisin de palier, père de famille, s’il y est inscrit en douce. Les algorithmes auraient-ils transformé les transports amoureux en vaudeville? «Depuis l’avènement des réseaux sociaux, toutes les étapes du couple sont des peaux de banane, confirme Catherine Lejealle, sociologue du digital. Dès le début de la relation, la rancœur risque de s’installer si l’un précise «en couple», et pas l’autre.

La porosité d’univers autrefois étanches pose aussi problème car le conjoint a accès à toutes les proximités affectives de l’autre: professionnelles, associatives, sportives… qui excitent la jalousie. C’est qui cette collègue qui t’a liké? Pourquoi il commente tes selfies?»

Obsession fatale

Dans une enquête publiée par la revue «Computers in Human Behavior», des chercheurs américains ont comparé le taux de divorce par état avec le nombre de comptes Facebook par habitant. Résultat: les divorces avaient augmenté de 4,32% dans les régions où Facebook (1,13 milliard d’utilisateurs actifs chaque jour) était le plus utilisé. Il s’est aussi avéré que les non-inscrits avaient 11% de chances supplémentaires d’être heureux en couple. Il faut dire que le bovarysme prend des proportions industrielles avec le «facebragging», cette tendance à poster des selfies tamisés aux filtres pour faire ressembler sa vie à un spot publicitaire. «L’existence des autres paraît si glamour que les gens font des comparaisons négatives avec leur mari ou leur femme. Ils semblent incapables d’admettre que ce qu’ils voient n’est pas représentatif de la routine de chacun, et de plus en plus de clients se plaignent d’un mariage ne correspondant plus à leurs aspirations», raconte au quotidien «The Telegraph» l’avocate britannique Holly Tootill, qui chiffre ces frustrations nées de fantasmes virtuels à un divorce sur cinq.

Et quand vient le temps de refaire sa vie, l’hypermnésie numérique est également fatale, aiguillonnant la jalousie rétroactive pour «l’ex». «La stratégie de dévoilement des débuts est anéantie par nos traces laissées sur les réseaux, mais aussi par ce que les autres révèlent de vous, constate Catherine Lejealle. Il n’y a plus de mystère. N’importe qui peut aller fouiller dans l’historique. C’est cette femme qui, après avoir été séduite par un homme, a pris peur en découvrant les photos d’enfants mises en ligne par son ancienne compagne jusque sur le réseau professionnel LinkedIn. C’est cette autre qui n’a pas supporté les photos de l’ex traînant sur l’Instagram…» Tant pis.

De toute façon, plus personne ne songe à la reconquête, trop occupé à épier l’existence de l’amoureux plus tout à fait perdu: selon une étude de l’Université de Western Ontario (Canada), 88% des usagers de Facebook ayant rompu au cours des douze derniers mois utilisent le réseau pour garder un œil sur leur ex. Une obsession capable «d’entraver le processus de guérison» d’après une autre étude publiée dans la revue «Cyberpsychology, Behavior and Social Networking». Même Facebook s’intéresse au phénomène, et propose depuis un an, aux Etats-Unis, un outil permettant de masquer les messages, photos et mises à jour de l’objet du chagrin, sans avoir à le bloquer sciemment. Il suffit de changer son statut, en passant de «en couple» à «célibataire», pour que les algorithmes (qui ont parfaitement identifié le problème) s’activent. «Nous espérons que cet outil aidera les gens à mettre fin à leurs relations sur Facebook avec plus de facilité, de confort et de contrôle», a expliqué Kelly Winters, directrice produits chez Facebook.

Grand déballage

Nouveaux deus ex machina encombrant de l’amour, le 2.0 continue pourtant d’accumuler les adeptes, qui ignorent obstinément l’adage «Pour vivre heureux, vivons cachés». Chez les adolescents, il assujettit même les relations, comme le constate Claire Balleys, sociologue à l’Université de Fribourg et spécialiste des pratiques sociales adolescentes sur Internet. «Chaque union donne lieu à une gestion collective. Dès l’annonce de la relation, il faut être validé par la communauté, avec des commentaires du type: Vous formez un beau couple. Quand il n’y a pas assez de likes, le couple est jugé peu populaire. Quand l’union s’achève, des centaines de filles envoient des messages publics à l’éconduit. Ce n’est plus de la transparence, mais le grand déballage. La preuve de confiance amoureuse ultime? Echanger les smartphones. Mais seulement 24 heures, car ils ne peuvent pas s’en passer longtemps…»

Cela dit, les adultes, non plus, ne sont pas toujours raisonnables. Cet été, en Angleterre, Zoe Anastasi et Will Diggins ont été le premier couple à s’offrir une agence spécialisée pour médiatiser leur mariage sur les réseaux sociaux. Toutes les 15 minutes, une armée de community managers ont bombardé Periscope, Facebook, Twitter et Instagram de 18 000 clichés du grand jour, estampillés # ZoeAndWill2016. «Pour un mariage, vous dépensez une fortune dans les boissons, les fleurs, la salle… Mais les réseaux sociaux sont une grande partie de nos vies, aujourd’hui, et méritent un investissement», a justifié l’épousée. D’ailleurs de plus en plus d’organisateurs de mariage proposent l’option 2.0 dans leur forfait. À quand les crêpages de chignon diffusés en direct en Facebook Live par les cabinets d’avocats du divorce?

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