L’histoire d’un roi déchu

Symbolique L’ours était vénéré comme un dieu par les peuples germaniques, slaves et scandinaves

Pour christianiser l’Europe du Nord, l’Eglise a déclaré la guerre à l’ours

Elle a fait du lion le roi des animaux

Il n’est de roi qui fut plus adulé que l’ours. Mais sa gloire n’a pas résisté aux assauts de la morale chrétienne et sa déchéance fut totale. Quel revers de fortune! Lui naguère craint et vénéré pour sa bravoure a été relégué au rang de peluche. Si l’ours partage cette ­disgrâce avec d’autres animaux, comme le sanglier, nul autre n’a comme lui marqué les imaginations. A travers son histoire, la bataille pour un trône, celui du roi des animaux, se lit en creux la relation complexe entre l’homme et les créatures avec lesquelles il cohabite sur le continent européen.

Au Ve siècle, dans le nord de l’Europe, les peuples germains, scandinaves, slaves et, dans une moindre mesure, celtes considèrent l’ours comme l’égal d’un dieu. Il est l’objet de cultes que l’Eglise considère comme diaboliques. Cette dernière, qui tente d’évangéliser les régions situées au nord des Alpes, veut éradiquer les pratiques religieuses concurrentes, qu’elle taxe de superstitions. Mais ce n’est pas chose simple, car l’adoration de l’ours plonge ses racines dans la préhistoire, au temps où l’homme partageait avec le plus grand fauve européen les mêmes abris au creux des cavernes et lui disputait ses proies. «Grâce à des restes d’os d’ours retrouvés à proximité d’autels dans des grottes, les paléontologues ont pu décrire les sacrifices qui avaient lieu en l’honneur de l’ours», raconte Michel Pastoureau, spécialiste de l’héraldique et des bestiaires.

Pourquoi l’ours est-il ainsi adulé et pas un autre prédateur? «De tous les animaux qui peuplent l’Europe, l’ours est le plus fort, le plus endurant dans les frimas et sur les flancs gelés des montagnes. L’aigle en Amérique, le lion et l’éléphant en Afrique et en Asie partagent avec l’ours en Europe de n’avoir aucun prédateur, excepté l’homme», poursuit l’historien.

Mais l’ours a une chose en plus: il peut se tenir debout. En raison de cette particularité, il apparaît comme un lointain et mystérieux parent de l’espèce humaine. A cela s’ajoute une méprise historique: selon le naturaliste romain Pline l’Ancien, l’ours s’accouple face contre face, ventre contre ventre, contrairement aux autres mammifères. En plus, mythes et légendes font de l’ours une créature concupiscente qui recherche les jeunes filles et les viole. Ces unions entre le fauve et des jeunes filles ont accouché de lignées fabuleuses. Le roi Arthur ne se prévalait-il pas d’un ancêtre ours pour expliquer sa vaillance et son mérite.

Charlemagne, en soldat de l’Eglise, organise de véritables massacres. Des dizaines de milliers d’ours sont tués entre 772 et 799. Les battues, conjuguées au déboisement et à la disparition de son habitat, contraignent le fauve à se replier dans les tréfonds des vallées et des forêts. «A dire vrai, les ennemis des ours ne sont alors pas tant Charlemagne et ses troupes que les prélats et les clercs qui les entourent. Ce sont eux qui ont déclaré la guerre au plus fort de tous les animaux en Europe et décidé son extermination», précise Michel Pastoureau. Mais l’élimination physique ne suffit pas à le faire descendre de son trône. L’Eglise doit avoir recours à d’autres moyens: «L’ours sera soumis, dompté, presque domestiqué pour le débarrasser de ce qui fait son aura mystérieuse», poursuit l’historien. Il va être diabolisé: «L’ours, c’est le diable», écrit saint Augustin. Dès le XIe siècle, il est aussi ridiculisé par les montreurs d’ours qui font rire leur auditoire en montrant le roi déchu dansant ou contraint à des exercices dégradants. Enfin, ultime étape de cette mise à mort symbolique et programmée de l’ours, le lion est promu à sa place roi des animaux.

L’héraldique témoigne de cette évolution: au XIe siècle, l’ours figure encore en bonne place parmi les animaux réels ou fabuleux que les guerriers peignent sur leurs écus, pour invoquer une puissance totémique, pour effrayer l’ennemi ou simplement en signe de reconnaissance, mais, raconte Michel Pastoureau, «deux siècles plus tard, il a pratiquement disparu. Seul en Suisse, il apparaît encore fréquemment dans les armoiries.»

Mais l’ours n’avait pas encore dit son dernier mot; il va ironiquement revenir aux côtés des humains. En novembre 1902, lors d’une partie de chasse, le président Theodore Roosevelt épargne un ourson brun. L’anecdote est reprise par la presse, accompagnée d’un dessin montrant l’ourson. Un fabricant de jouets s’en inspire et appelle la nouvelle peluche, Teddy, le sobriquet du président.

Pline fait une erreur monumentale. Selon lui, les ours s’accouplent face contre face, ventre contre ventre