Berlin a vibré ce week-end au son de la musique techno. Par un temps splendide et une température de près de 30 degrés, 1,2 million de jeunes (1,4 selon les organisateurs) ont déambulé samedi sur la grande avenue du 17 juin pour la Love Parade annuelle. C'est un record depuis la création de cette manifestation il y a onze ans. Celle-ci avait alors attiré quelque 150 participants pour fêter «l'amour, la paix et le pain aux œufs». En 1992, ils étaient 15 000 et depuis 1997 plus d'un million.

Depuis vendredi soir, Berlin a été pris d'assaut par les jeunes, âgés en majorité de 15 à 20 ans. Les autoroutes d'accès ont été pratiquement bloquées et les Berlinois voulant fuir la ville se sont retrouvés dans des rames de métro bondées. Si la nouvelle capitale allemande est devenue le temps d'un week-end le pôle d'attraction des «teenagers», elle a également attiré beaucoup de vendeurs et de sponsors. Selon les autorités de Berlin, quelque 160 millions de francs sont dépensés chaque année par les participants à la Love Parade.

Les organisateurs ne s'expriment pas volontiers sur les aspects financiers de la fête. Lors d'une conférence de presse vendredi dernier, ils n'ont répondu à aucune demande précise. «Pas de question, pas de réponse, pas de mensonge», a lancé à cette occasion l'un des responsables. La société «love parade GmbH» génère un bénéfice de 2,5 millions de deutsche Mark (quelque 2 millions de francs). Les revenus proviennent principalement des droits TV (les chaînes Viva et RTL 2 ont retransmis la fête en direct), des contrats de sponsoring, de la vente du disque officiel ainsi que des droits sur le logo «Love Parade». Si le chiffre de 2,5 millions est confirmé par les organisateurs, on ne sait s'il représente leur bénéfice total. En effet, plusieurs autres sociétés gravitent autour de «love parade GmbH», comme Planetcom, Mayday ainsi que la marque de disques Low Spirit. Les sponsors – dont les principaux sont Deutsche Telekom, Coca-Cola, et le marchand de cigarettes Reynolds – restent également très discrets sur leur engagement.

Selon la presse berlinoise, Deutsche Bahn aurait refusé de devenir partenaire de la manifestation, estimant trop élevé le montant d'un demi-million de deutsche Mark (DM) qu'on leur réclamait. Chacun des 50 camions d'animation hérissés de haut-parleurs a pourtant trouvé un sponsor, car là le prix n'était que de 4000 DM. Le spectre d'annonceurs allait du parti des jeunes chrétiens-démocrates CDU à la chaîne de magasins érotiques «Sarah Young».

Les histoires d'argent provoquent depuis des années des discordes entre les autorités communales de Berlin et les organisateurs. Le ramassage des déchets après la fête fait grimacer les autorités berlinoises qui dépensent quelque 180 000 DM pour nettoyer la ville. Comme la Love Parade a le statut de «manifestation politique», les organisateurs ne sont pas tenus de couvrir ces frais. Cette année, les droits sur la vente de boissons ont échauffé les esprits. Comme leur société ne les a pas reçus pour une grande partie du territoire où s'est déroulée la fête, les organisateurs ont annoncé qu'ils songeaient à déplacer la Love Parade à Paris l'année prochaine. Il faut savoir que le commerce de boissons représente un chiffre d'affaires d'environ 90 000 francs suisses pour l'ensemble de la fête.

Dr. Motte, présenté comme le créateur de la Love Parade (en fait l'idée a été reprise d'outre-Atlantique), a relativisé la menace durant le week-end. Dans son discours traditionnel tenu depuis la colonne de la victoire, il a déclaré que tout le monde voulait que la fête se déroule «aujourd'hui comme demain» à Berlin. «Nous ne voulons pas vendre notre Love Parade ni à une autre ville ni à quelqu'un d'autre», a déclaré Matthias Roeingh, alias «Dr. Motte». Paris a d'ailleurs entre-temps affirmé vouloir rester à l'écart des bisbilles berlinoises. «Nous avons depuis 1988 la techno parade», explique l'ancien ministre de la Culture français Jack Lang dans une interview à la Berliner Morgenpost. «Je souhaite aux Berlinois que cette fête reste dans leur ville.»

Grâce à ces pressions, Dr. Motte a pourtant obtenu que soit organisé le 29 juillet prochain une table ronde avec les autorités berlinoises. L'ancien maçon qui s'est reconverti en DJ puis en organisateur de manifestations s'attribue le titre de docteur depuis qu'il se prend pour le penseur de la vague techno. Dans le magazine Raveline, il raconte de façon très sérieuse comment il a, à l'âge de 33 ans et grâce à ce courant, compris le sens de la vie. Devant la colonne de la victoire, il a d'ailleurs affirmé que la techno était un «pas vers l'évolution de l'esprit».