RTS, devoir de réserve

Sur Facebook, des collaborateurs de la RTS font un lobbying intense pour la loi sur la redevance. Pourtant les directives qu’ils sont censés suivre sur les réseaux leur enjoignent de préserver une certaine neutralité

Ultime ligne droite avant le 14 juin, le débat sur la redevance Radio-TV lance ses derniers tirs de barrage: les éditoriaux pleuvent, les lettres de lecteurs mitraillent. Les réseaux sociaux grésillent de commentaires.

Les réseaux sociaux, parlons-en et penchons-nous sur ce cas de figure encore assez inédit sous nos latitudes: la présence soutenue des journalistes et collaborateurs de la RTS dans le débat; dans ce débat.

Pourquoi eux plus spécialement? Parce que, en matière de prise de position et de devoir de réserve, faire partie du Service public oblige. C’est le cas bien sûr à l’antenne, comme le souligne d’emblée la cheffe de la communication Manon Romerio: «Pas question de l’accaparer pour mener une quelconque campagne.» L’antenne, certes, mais les réseaux sociaux?

La RTS n’a jamais sous-estimé le potentiel explosif de plateformes comme Facebook ou Twitter, affinant au cours des années sa doctrine. Fin 2011, la charte déontologique stipule: «Tout ce qui est publié sur les médias sociaux est public: c’est donc la crédibilité de chaque collaborateur et celle de la RTS qui sont en jeu […]. Sur les médias sociaux, chaque collaborateur est invité à respecter un devoir de réserve lié à la nature de l’activité de la RTS.» Dans le même souffle, l’institution prend ses précautions juridiques: «La RTS n’est pas responsable de l’activité que les collaborateurs mènent à titre personnel sur les réseaux sociaux.»

Fin 2013, la RTS précise: «Tout ce qui est publié sur les réseaux sociaux doit être considéré comme public, immédiatement partageable et donc définitif. Par ailleurs, les posts peuvent être compris comme relevant de l’activité professionnelle. Enfin, la force de propagation «virale» des informations sur les réseaux sociaux est une opportunité formidable; mais elle comporte aussi des risques qu’il faut maîtriser.»

Trois principes de base guident donc le collaborateur RTS: le devoir de réserve, celui de loyauté et enfin l’exercice du bon sens. Le devoir de réserve? «Tout collaborateur de la RTS exerçant une activité journalistique ou de programmation est soumis au devoir de réserve dans sa prise de parole, afin de préserver son indépendance et sa crédibilité, et à travers lui celles de la RTS […] De même, il convient d’éviter les jugements de valeur intempestifs sur les autres médias, qu’ils soient concurrents ou partenaires.»

Gardons en mémoire ces dispositions et aventurons-nous dans le dédale de la conversation, parfois très musclée, sur Facebook. Depuis la montée en puissance du débat, quelques dizaines de journalistes de la maison ferraillent, chacun selon sa façon, sa sensibilité, l’épaisseur de son cuir.

Champion toute catégorie de la liberté de parole, Michel Zendali, journaliste TV, qui n’hésite pas à critiquer son propre camp, mais comme pour mieux défendre encore le Service public. Florilège: «De Weck est trop payé, d’accord; pas de doute qu’il y a trop de chaînes radio et télé»; «la boîte souffre d’enflure administrative à tous les étages, notamment dans ce qu’on appelle l’organisation institutionnelle avec des comités, des sous-groupes en tous genres, le pompon allant à Achille Casanova, ancien vice-chancelier de la Confédération, bombardé ombudsman de la SSR à 170 000 balles à mi-temps.»

En voilà un qui distribue les coups tous azimuts: Le Temps n’est pas épargné, l’enquête de Sylvain Besson récoltant une série de qualificatifs que la pudeur nous interdit de citer. Tous azimuts, on vous le dit: il est bien le seul.

Car pour le reste, constatons que les collaborateurs de la RTS sont d’une prudence absolue à l’endroit de l’entreprise qui les emploie (comme n’importe quel employé de n’importe quelle entreprise). A part Michel Zendali, ils ne sont guère, en public, portés à la critique. Ils sont même tous vents debout pour soutenir la redevance revisitée. En ce sens, absolument loyaux.

Auraient-ils reçu des consignes? «Ce n’est pas vraiment le genre de la maison, ni celui de Gilles Marchand», réagit Michel Zendali. Ce que confirme le service de presse. «Nous monitorons bien sûr les réseaux, précise Manon Romerio, et, le cas échéant, corrigeons des éléments objectivement fautifs.» Il n’y a pas que ses services qui rectifient et corrigent: certains journalistes, dans une posture de parfait manager de communauté numérique déploient des trésors de pédagogie.

Ainsi Magali Philip, journaliste radio, qui, en l’espèce, surveille son langage comme une vraie manager de communauté. A une internaute qui chipote sur le prix de la redevance, elle répond: «Vous n’avez pas apparemment les bonnes informations. Je vous remets le lien posté plus haut ici et je vous propose sur la base de cette lecture de revenir discuter.» A tous, elle déclare: «Loi sur la radio-télévision [LRTV]: beaucoup de propagande passablement mensongère de la part des détracteurs de la SSR… Je vous poste donc ici quelques réponses de Roger De Weck.»

On vous le disait, des trésors de patience. Ou pas, comme Jean-Marc Béguin, qui alpague Gabriel Sigrist, l’animateur de la page «Le petit journal des médias suisses»: «Gabriel tu as le droit de dire ce que tu veux. Mais essaie de donner des infos exactes. Cela fait plusieurs fois que tu essaies de dire que les Belges font tout autant avec trois fois moins de personnel. Or tu compares les chiffres de la RTBF (radio TV francophone) avec ceux de la SSR dans son ensemble. Tu devrais savoir qu’il existe aussi une radio TV belge flamande VRT. Si tu veux comparer honnêtement, mais ce n’est pas ton but, tu compares la RTBF à la RTS. Et là tu verras que…»

De vrais ambassadeurs de la marque RTS, ces collaborateurs. Or comme le constate un des spécialistes du marketing digital en Suisse romande, Blaise Reymondin, «quels meilleurs ambassadeurs d’une marque ou d’une entreprise, abstraction faite des clients, que ses employés, particulièrement sur les réseaux sociaux»?

Mais cet observateur très attentif précise immédiatement: «Cependant, le cas de la LRTV est un peu plus complexe. S’ils peuvent être d’excellents ambassadeurs de leur entreprise, les journalistes de la RTS doivent dans le même temps prendre en compte un autre paramètre: leur devoir de réserve.»

On pousse un peu dans les cordes ce spécialiste des réseaux et du marketing digital: les collaborateurs de la RTS devraient-ils dès lors être muets? Ne sont-ils pas aussi des citoyens, comme le remarque une collaboratrice? Blaise Reymondin: «Certes, certes. Pas muets, disons neutres. Mais en tous les cas, sur un réseau comme Facebook, ils devraient faire la différence entre leurs interventions publiques et privées. Pour ce qui est des interventions privées, à l’accès restreint, pas de problème. Mais quand ils interviennent en mode public, la neutralité devrait être de mise. Ils sont la RTS.» Mais ce qui interpelle plus encore Blaise Reymondin, c’est le zèle avec lequel nombre de ses amis sur Facebook, membres de la RTS, défendent mors aux dents cette nouvelle redevance: «Ils ne cessent de me répéter en chœur que cela ne changera rien pour la RTS. Alors pourquoi s’impliquent-ils tant à prendre quasiment d’assaut un de mes posts en mode public pour intervenir?»

On notera au passage que la question des motivations des intervenants est largement partagée, en sens inverse, par les picadors (masculins et féminins) du service public: Gabriel Sigrist en sait quelque chose, à qui l’on ne cesse de faire des procès d’intention sur l’air «Qui vous paie donc, Gabriel Sigrist, pour être si corrosif sur la LRTV»?

Mais le modus operandi préféré des journalistes de la grande maison, c’est de plébisciter les articles, les opinions et les éditoriaux qui sont favorables à leur combat. Qu’il a été partagé ou commenté l’éditorial de La Liberté signé Louis Ruffieux: «Il replace le débat! Ce bon sens! La Liberté, un journal qui a compris que tuer la SSR n’amènera rien de bon au journalisme de presse écrite…» Que l’opinion de Charles Kleiber, publiée par Le Temps, fait frémir d’enthousiasme Frédéric Burnand, correspondant à swissinfo.ch, qui s’exclame: «Enfin une réflexion qui dépasse le niveau souvent bitumeux du débat SSR.»

Dispersées dans les entrelacs de la capillarité propre à Facebook, toutes les interventions des dizaines d’acteurs et d’actrices RTS actifs sur Facebook ont trouvé, enfin, un point de ralliement où irradier publiquement la bonne parole: la page du groupe public «Le petit journal des médias suisses», de Gabriel Sigrist. Les positions abrasives du cofondateur de largeur.com ne sont pas spécialement favorables à la LRTV. Mais sur Facebook, s’il est un espace de discussion où les échanges entre partisans et adversaires flamboient, c’est bien là. C’est dans ce chaudron infernal que les bretteurs des deux camps s’agacent, que les comptes se règlent, que le débat décolle ou plonge du nez. Jacques Pilet appelle cela «nourrir la castagne»

Quant au devoir de réserve et à la recommandation d’éviter les jugements intempestifs à l’endroit des médias «qu’ils soient concurrents ou partenaires»… on attendra peut-être encore un tour: le pugilat n’est pas près de s’interrompre ni les ambassadeurs de la marque RTS près de se fatiguer à vouloir notre bien, évidemment pas en service commandé, mais spontanément volontaire.

«Sur Facebook, les journalistes de la RTS devraient être attentifs au mode public et privé»