Impossible d’entrer dans l’immeuble sans badge. Et, d’ailleurs, Lual Mayen ne nous a pas donné le numéro de son appartement. Un petit SMS, et dix minutes d’attente par – 4 degrés Celsius (nous sommes en février à Washington DC). Enfin, on l’aperçoit de l’autre côté de l’entrée en verre. Short en pagne multicolore et t-shirt de la Fédération de basketball du Soudan du Sud. Long et maigre, avec des jambes façon tiges de roseau. Souriant.

On le suit dans les longs couloirs de l’immeuble situé dans un quartier nord de la capitale américaine. A peine engouffrés dans son petit studio, la chaleur nous saisit. Les radiateurs semblent être au maximum. «C’est le Soudan du Sud ici! Je ne m’habituerai jamais au froid», rigole-t-il. Sur une paroi, un immense écran qui fait bien 2 mètres sur 4 diffuse un feu de cheminée virtuellement crépitant. A côté, Maître Yoda apparaît dans un petit cadre. Pas loin, des chaussures de foot, exposées sur une étagère. Mais aussi des trophées. Et un poster en noir et blanc de léopard.

A 28 ans, Lual Mayen a ce visage d’éternel adolescent, presque étonné de l’intérêt médiatique qu’il suscite pour ses jeux vidéo et son parcours atypique. Pourtant, il amasse les prix. Global Gaming Citizen aux Game Awards de 2018, Champion for Change (CNN), en 2020. Le dernier en date? Le Chanel Next Prize, nouveau prix international créé par la maison de haute couture française pour «promouvoir l’innovation dans les arts et la culture». Il fait partie des dix lauréats, qui reçoivent chacun une somme de 100 000 euros, avec des possibilités de mentorat et de facilitation de réseautage.

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Concepteur et designer de jeux vidéo autodidacte, Lual suscite surtout la curiosité pour son dernier projet: un jeu immersif, Salaam («paix» en arabe), où le joueur se retrouve dans la peau d’un réfugié qui fuit la guerre. «Quand vous achetez des médicaments, de la nourriture ou de l’eau dans le jeu, pour redonner des forces à votre personnage, cela ira à de vrais réfugiés, grâce à des partenariats que j’ai mis en place avec des ONG. J’avais envie de créer quelque chose de nouveau, de provoquer une prise de conscience dans l’industrie du jeu, en sensibilisant sur le sort de communautés vulnérables et les moyens de les aider», glisse le jeune entrepreneur. Le nouveau jeu Salaam sort cet été.

Téléviseurs en carton

Dire que quelqu’un est «parti de rien» pour souligner l’exemplarité de son parcours a quelque chose de facile. C’est pourtant bien le cas de Lual. Il est né à Aswa en 1993, tout au sud de l’actuel Soudan du Sud, à la frontière ougandaise. Ses parents, Soudanais, fuyaient vers l’Ouganda, après le massacre de Bor du 15 novembre 1991, qui a fait plus de 2000 morts parmi les civils pendant la deuxième guerre civile soudanaise. Un long périple de près de 400 kilomètres durant lequel est né Lual. Il a par la suite vécu pendant vingt-trois ans dans différents camps de réfugiés, en Ouganda.

Le voilà désormais à Washington DC, à la tête d’une start-up, Junub Games, et d’une fondation qui porte son nom, à jongler entre les sollicitations médiatiques et les invitations pour évoquer son projet, parfaitement à l’aise sur scène, malgré une première impression de timidité et des complets-vestons trop grands pour lui. Changement de décor total. Comment passe-t-on donc d’un jeune garçon affamé, qui s’occupait en créant des sortes de petits téléviseurs en carton pour amuser les autres enfants de son village de réfugiés, à un startuper version américaine, qui doit souffler à l’oreille de philanthropes et draguer des investisseurs?

Rembobinons d’abord un peu le fil de sa vie. «Quand mes parents ont fui les massacres, ils ont dû prendre des chemins différents. Une femme seule avec des enfants avait plus de chance d’être épargnée», raconte Lual. Deux sœurs sont mortes en route. Et lui ne rencontrera son père que deux ans après sa naissance.

En Ouganda, la vie dans les camps, sans hôpitaux ni soins adéquats, n’est pas simple. Pour des victimes de traumatismes, il suffit parfois d’une étincelle pour que les choses s’embrasent. «Il y avait beaucoup de violence. Aussi avec les Ougandais, qui craignaient qu’on leur prenne leurs ressources.»

Et puis, il y avait Joseph Kony, sanguinaire rebelle à la tête de l’Armée de résistance du Seigneur, qui a fait de l’enlèvement d’enfants sa spécialité. Les garçons deviennent soldats à sa botte, les filles, des esclaves sexuelles. Les camps de réfugiés dans le nord de l’Ouganda étaient une cible de choix pour les exactions de Kony. Lual est donc en mode survie, sur le qui-vive, conscient que sa vie peut basculer d’un moment à l’autre. «Résilience et ténacité sont des valeurs que j’ai apprises dans les camps. Le sens de la communauté, aussi. Et même avec un seul repas par jour, on apprend à se satisfaire de ce que l’on a. Et on finit par être reconnaissant.»

Trois ans d’économies

Ado, Lual voit un jour un ordinateur dans un bureau administratif du camp. Fasciné, il demande à sa mère de lui en offrir un. «Au bout de trois ans d’économies – elle travaillait comme couturière dans le camp –, elle a pu m’en acheter un, pour 300 dollars. J’avais 17 ans», raconte-t-il de sa voix feutrée. Problème: il n’y a pas d’électricité dans le camp. Du moins, rien de vraiment fiable. Lual marche donc trois heures par jour pour charger son ordinateur, puis trois heures pour revenir à la maison. Un jour, il entre dans un café Internet. Et découvre Grand Theft Auto, son premier jeu vidéo, «très violent».

Des années plus tard, après avoir lancé, pendant ses années d’études, une première start-up au Soudan du Sud, Citycom Technologies, et s’être formé lui-même au codage grâce à des tutoriels dénichés sur internet, il crée son premier jeu vidéo, une sorte de première version de Salaam, qu’il teste auprès des enfants du camp. «Un jour, je l’ai posté sur Facebook. Le lendemain, quand je me suis réveillé, c’était devenu viral! Un Allemand m’a contacté pour m’inviter à un festival en Afrique du Sud.»

Le début d’une nouvelle aventure. D’une nouvelle vie, même. Car peu après, quand il est de retour dans son camp de réfugiés en Ouganda, il est invité à participer à la Game Developers Conference (GDC) de San Francisco. «Mes parents ont postulé dix fois en vingt ans pour espérer faire partie d’un programme de relocalisation des Nations unies. Ils ont essuyé dix refus. Et cette fois, grâce à mon travail, j’allais enfin obtenir un visa pour l’étranger. C’était inespéré!»

Sauf que le mauvais sort s’acharne sur lui. Le lendemain du dépôt de sa demande de visa, Donald Trump édite son «travel ban» qui vise notamment les Soudanais. Visa refusé. Le Soudan du Sud n’était pourtant pas sur la liste des interdictions, contrairement à la République du Soudan. Désespéré, Lual jette son ordinateur par terre de rage, prêt à tout abandonner.

Et si, finalement, son destin était de mourir dans un camp de réfugiés en Ouganda? Nyantet Daruka, sa mère, très présente, le remotive. C’est d’ailleurs elle qui lui sert de source d’inspiration pour le personnage principal de son jeu. Trois semaines plus tard, son projet Salaam est sélectionné par l’Institut américain de la paix, avec C5 Capital et Amazon, reconnu comme un outil potentiel de consolidation de la paix. Il obtient son visa, file aux Etats-Unis pendant trois mois. Puis, de retour en Ouganda, il consolide un mandat avec la Banque mondiale et repart.

«Gaming for good»

C’est en juin 2017 qu’il s’installe à Washington DC, conscient des opportunités qui lui seront offertes. «Mais les Etats-Unis ne sont pas un pays facile. Tout est basé sur un système de privilèges.» En 2019, il parvient à faire venir toute sa famille – ses parents, deux frères et deux nièces – au Canada. Le voilà enfin plus serein, à pouvoir se concentrer sur ses projets.

Aujourd’hui, Lual n’a plus à marcher trois heures par jour pour charger son ordinateur. Mais comment parvient-il, lui l’adepte de ce qu’il appelle gaming for good, à jongler avec des prix, qui, comme celui de Chanel, lui apportent de coquettes sommes d’argent? Lual sourit. Et répond simplement: «J’ai toujours eu un sens des affaires et quand je développe un projet, je vise avant tout la durabilité et l’impact social. Je profite aussi de l’expérience de spécialistes en jeux vidéo qui ont décidé de me faire confiance.»

Lual réseaute, sait bien s’entourer, bénéficie de mentorats. A peine arrivé aux Etats-Unis, il avait pris contact avec des responsables de WeWork Labs et rejoint un programme d’incubation pour apprendre à développer son entreprise.

Les différents prix remportés et sollicitations lui ont ensuite permis de rencontrer des personnes stimulantes, expertes dans le domaine, et capables de l’épauler et de le conseiller dans son obsession: faire du jeux vidéo «des outils pour changer le monde», des instruments de promotion de la paix. Pour lui, c’était devenu une évidence en voyant le Soudan du Sud sombrer dans une guerre civile en 2013, deux ans après la proclamation de son indépendance. Un pays où près de 75% de la population a moins de 30 ans.

Parmi les investisseurs de Junub Games figure par exemple Luol Deng, un ancien joueur de NBA (Minnesota Timberwolves). «Désormais un ami», commente Lual, tout fier. C’est le basketteur qui l’a contacté en tombant sur sa start-up. Lui aussi vient du Soudan du Sud. Il a été touché. Lual accepte également parfois des mandats hors du monde des jeux vidéo, mais toujours avec son parcours mis en avant. Il a par exemple posé pour la marque de vêtements Bonobos.

Le voir d’ailleurs, sur les photos, en complet-veston ou habits de marque – «dans la rue, on me prend parfois pour un basketteur ou un mannequin à cause de ma silhouette» – , contraste avec la façon dont il nous a reçus. Simple, en chaussettes (le photographe est passé à un autre moment). Avec cette impression troublante d’avoir affaire à quelqu’un de dix ans plus jeune.

Par contre, prendre rendez-vous avec lui s’est avéré compliqué: Lual est plutôt indiscipliné quand il s’agit de répondre aux e-mails, appels et autres SMS. Trop occupé? Un peu distrait? Pas assez entouré? Peut-être juste une envie de rester parfois un peu coupé d’un monde qui n’était à la base pas le sien. On n’aura pas vraiment la réponse.

D’autres Lual

La pandémie du coronavirus a été l’élément déclencheur pour la création de sa fondation. «En mars 2020, je revenais de la Silicon Valley. J’avais l’habitude de beaucoup voyager et soudainement, tout s’est arrêté à cause du covid. J’ai plus que jamais pris conscience de l’importance de pouvoir télétravailler grâce à internet et de bons ordinateurs.»

Rendre les réfugiés autonomes grâce à l’accès aux technologies, et pas seulement avec de vieux ordinateurs usés, est la priorité de sa fondation. Car, finalement, il ne faut pas grand-chose pour aller loin. Il l’a bien démontré. «On peut avoir d’autres Lual!» Bien équipés, des réfugiés pourraient même travailler pour Google depuis des camps, insiste-t-il.

Des idées, il en a plein la tête. Et si le capital de sympathie dont il bénéficie s’érodait une fois son projet de jeu Salaam bouclé? Comment s’y prendrait-il pour continuer à intéresser des investisseurs? Le jeune homme ne semble pas vraiment s’en soucier. Pour l’instant, la chance lui sourit. Et si des difficultés surviennent, il les affrontera en temps voulu. C’est son état d’esprit. Son mode de survie.

Derrière lui, sur un mur, une carte d’Afrique en néon rose illumine la pièce qui commence à s’assombrir. Il va bien falloir sortir de cette enclave de Soudan du Sud à Washington et affronter le grand froid américain.

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