Luc Recordon, député écologiste, est omniprésent sur la scène politique vaudoise. Sur les scènes plutôt. A la table ronde sur le redressement des finances, où il a été l'un des grands artisans du projet d'accord ficelé cette semaine. A la Constituante, où son «Appel pour une révision qui ait du souffle» influence largement les travaux de mise en œuvre. Au Grand Conseil, où il partage avec Daniel Brélaz le leadership du groupe vert et où il est devenu l'un des ténors de la gauche. Tout récemment, c'est lui qui a largement contribué à faire passer une solution conciliatrice sur les Prud'hommes, un dossier sur lequel gauche et droite s'affrontaient.

Député depuis neuf ans, passionné depuis toujours par la chose publique, cet avocat de 44 ans est bien conscient de jouer un rôle de premier plan partout où quelque chose se passe. Même s'il est réticent à l'admettre d'emblée: «C'est tout le monde politique vaudois qui se trouve dans un moment particulier», relativise-

t-il. Luc Recordon convient toutefois qu'il est parfaitement dans son élément dans le climat politique du moment, où un nouvel esprit de concertation tend à succéder aux clivages partisans et réducteurs. Le résultat de la table ronde, un exercice qu'il a toujours porté avec enthousiasme alors que d'autres voulaient surtout ne pas avoir l'air d'y croire, ne peut que lui donner raison: «Quand on est moteur, on est toujours gagnant.»

Gagnant, il n'était pourtant pas né pour l'être. Luc Recordon a vu le jour, en 1955, avec un lourd handicap. Deux jambes mal formées, dépourvues de tibia. Jusqu'à l'âge de 18 ans, il subit une trentaine d'opérations. Il vit avec deux prothèses, «sans révolte, dit-il, mais avec le cuir tanné». La force de caractère avec laquelle cet homme souriant et convivial a affronté son destin et réussi à le faire oublier dans le regard des autres n'est pourtant pas la seule qualité qui impose le respect. Au Grand Conseil, quand il prend le micro après avoir propulsé d'une démarche heurtée, à travers tout l'hémicycle, son corps grand et massif, chacun écoute.

Fils unique, le petit Luc aimait accompagner son père, un professeur de l'EPFL, au Conseil communal de Prilly. Ses premiers souvenirs politiques se rattachent au départ de soldats français pour l'Algérie, dont il a été témoin lors de vacances méditerranéennes, et à la stupeur que causa dans sa famille l'assassinat de Kennedy. Etudiant, il joue son rôle de rassembleur, notamment lors d'un mouvement contre une nouvelle loi universitaire, qui dépasse largement les mobilisations gauchistes habituelles. Celui qui se définit comme «profondément libertaire» exprime ainsi son credo: «Une recherche d'équilibre entre ma forte sensibilité sociale, une préoccupation écologiste non moins vive et la conviction que les gens doivent se défendre par eux-mêmes. Je reste profondément méfiant face aux structures étatiques.» Virulent antinucléaire, il a été pourchassé par les CRS à Creys-Malville. Membre de l'Alternative socialiste verte (ASV), il poussera à la fusion du mouvement écologiste vaudois, dont il est aujourd'hui coprésident.

Cette recherche de la conciliation est sa caractéristique première. On retrouve là l'avocat Luc Recordon, l'une des deux professions du politicien, qui a également étudié et pratiqué le métier d'ingénieur. Epinglant son juridisme, le journal de la Ligue vaudoise, La Nation, le surnomme le «recourant alternatif». Mais le reste du monde politique retient d'abord chez lui sa capacité à fédérer. Homme de compromis, il éveille bien quelques craintes chez ses alliés de la gauche, qui redoutent de le voir céder trop vite. Certains, comme le chanteur Michel Buhler, autre constituant, ont rejeté comme brouet unanimiste et opportuniste son «Appel à une révision qui ait du souffle». On lui attribue parfois une petite dose de naïveté: «Il n'agit pas, comme nous, sur la base d'une analyse socio-économique, mais à l'aune d'un jugement moral, explique un député socialiste. Il est convaincu qu'une vérité démontrée avec honnêteté finit toujours par triompher. C'est un seigneur, un être d'un autre siècle.» Au centre droit, Luc Recordon est vu comme «un rude adversaire, puisqu'il faut bosser pour arriver à le contrer intelligemment».

Tout terrain, cet accro de la politique peut aussi défendre des causes pittoresques. Comme celle, ratée, de la réhabilitation judiciaire du major Davel. Aurait-il confondu, ce jour-là, l'essentiel et l'accessoire? L'œil pétillant de malice, il répond qu'il aime aussi jouer les provocateurs. En réalité, de même qu'il a su imposer sa personnalité originale dans un milieu aussi conventionnel que le parlement vaudois, le libertaire Recordon est profondément ancré dans le terroir. Avec une grand-mère appenzelloise et l'autre anglaise, il se passionne pour la généalogie. Il prescrit volontiers cette discipline comme antidote contre le racisme: «Nous descendons tous de tout le monde. Quand nous savons d'où nous venons, nous abordons les autres différemment.»

Son énergie, la rigueur morale qu'il communique dans ses combats, tout comme son physique écrasant et son truculent débraillé, en font sans doute le personnage le plus remarquable du moment dans la politique vaudoise. «La symbiose de Gargantua et de Nicolas de Flue», résume un élu de gauche, avant d'ajouter: «C'est le conseiller d'Etat qui nous manque, je suggère que les partis lui réservent par consensus une place au gouvernement.» Dans l'immédiat, le député Recordon, qui est aussi conseiller municipal de Jouxtens-Mézery, dans l'Ouest lausannois, a d'autres projets: il prépare sa candidature au Conseil national.