Intelligente, elle a très vite compris qu’on ne sauverait pas la planète en coupant le robinet quand on se brosse les dents ou en allumant deux lampadaires au lieu de trois au salon. Diplômée en sciences politiques, au fait des vices et vertus du monde capitaliste, elle a identifié le secteur le plus polluant qui soit: la finance, les banques et assurances sans qui aucun projet d’envergure ne peut voir le jour.

Son raisonnement fut alors empreint de simplicité: il fallait frapper à la source du mal, s’attaquer à ces piliers qui osent encore financer les énergies fossiles, une hérésie contemporaine – un constat également porté par l’association suisse Artisans de la transition, qui dénonce la politique d’investissements irresponsables de la BNS.

Lucie Pinson a seulement 35 ans, et son engagement a été récompensé dès cet hiver par le prestigieux Prix Goldman pour l’environnement. Reclaim Finance, son ONG aux allures de think tank, n’a pas encore soufflé sa première bougie, mais elle est pétrie de grandes ambitions: composer avec des acteurs obsédés par les taux de rentabilité plutôt que de les prendre en frontal, pour mieux les convaincre qu’il fallait arrêter de financer n’importe quoi, surtout le charbon.

Plus simple qu’il n’y paraît

Un but aux allures de mission impossible, mais elle détaille une méthode finalement plus simple qu’il n’y paraît. «On préfère d’abord discuter avec les services RSE (responsabilité sociétale des entreprises) des banques et assurances, ou du moins essayer. Parce qu’il faut toujours dialoguer avant de taper.»

Et si les institutions refusent le débat, elle monte de deux crans: publication de rapports accusateurs, suivi d’un bon barouf médiatique. C’est là qu’en général les banques se réveillent et la rappellent. Experts en formules minimales et imparables, les Anglo-Saxons appellent ça le name and shame: balancer les noms pour les couvrir de honte.

«On les ennuie en publiant des choses qu’ils ne veulent pas voir sortir, mais il s’avère qu’on est aussi assez utiles pour eux en leur apportant des informations sur des projets trop risqués. Car la triste réalité, c’est que la plupart des banques n’ont pas mis en place les processus nécessaires pour avoir des systèmes d’alerte sur les projets les plus controversés», regrette-t-elle.

Cette croisade révèle une femme très pragmatique, loin d’une pasionaria qui voudrait faire rendre l’âme aux requins des temps modernes: «Le méchant banquier qui adore faire du profit en détruisant la planète, ça n’existe pas, c’est un mythe. Je ne dis pas qu’ils ignorent l’impact de ce qu’ils font, je dis juste que personne ne prend un malin plaisir à balancer des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. C’est surtout que le système financier est déshumanisé. On peut y travailler sans se soucier des conséquences.»

De fait, ses relations avec ses cibles ne sont pas forcément conflictuelles. Elle jure que certains sont très conscients de la nécessité à changer de voie; qu’elle s’entend bien avec d’autres, ceux qu’elle cherche pourtant à faire plier. Il y a des sourires, des conversations d’ascenseur où l’on prend des nouvelles des enfants et des dernières vacances. «Ce n’est pas parce qu’il y a conflit d’intérêts et rapport de force qu’on est obligés de se détester. Ce n’est pas parce qu’on parle à quelqu’un avec qui l’on est en désaccord qu’on pactise avec le diable. Moi, je veux juste qu’ils adoptent nos mesures. Ce qui m’importe, c’est le climat», juge-t-elle.

Femme, jeune, petite: elle cumule les supposés points faibles en matière de négociation, qu’elle a pourtant vite retournés à son avantage dans ce monde de fiers à bras. Si on a pu la traiter avec condescendance au début, c’est nettement moins le cas désormais. «Et puis vous pouvez aussi dire que j’ai gardé mon visage de gamine malgré mes 35 ans», sourit-elle. «Il a pu y avoir un côté «c’est qui, cette gosse qui vient nous faire la leçon?», oui. Mais ma tête, je l’ai depuis toujours, j’avais déjà appris à naviguer avec au collège et au lycée. Je sais que je suis a priori tout sauf impressionnante. Mais nos interlocuteurs finissent par nous connaître et l’on dépasse ça.»

L’intérêt de la majorité

Elle a grandi dans un milieu de gauche, «plutôt classe moyenne basse», avec un père facteur et une mère éducatrice. Le spectre de son militantisme passé balaie large: défense des droits de l’homme, aide aux sans-abri, maraudes, soutien scolaire aux non-francophones. Elle a pris quelques portes en pleine face, lâché sa naïveté au fil des ans, mais il y a encore des choses qui la mettent très en colère: «La culture de la défaite, ça me rend folle. Le je-m’en-foutisme, les gens pas concernés… Il faut arrêter de croire qu’on ne peut rien changer.»

Son pragmatisme est finalement apaisant dans un monde d’indignations permanentes et trop bruyantes. Car elle reste radicale dans son engagement, mais consciente qu’on ne peut pas mettre les institutions à bas du jour au lendemain. Persuadée qu’on a tous y gagner, certes, mais certains bien plus que d’autres: «Parce que cette remise à plat impliquera de renoncer à beaucoup de choses. Certains perdront en prestige, qualité de vie, capital, ou en capacité d’influence. L’intérêt général n’existe pas vraiment. Je préfère évoquer l’intérêt de la majorité.»


Profil

1985 Naissance à Nantes.

2011 Participe aux contre-sommets du G8 et du G20 en France.

2013 Rejoint l’association Les Amis de la Terre.

2020 Fonde l’ONG Reclaim Finance en mars, puis reçoit le Prix Goldman pour l’environnement en novembre.


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