«La beauté est une évidence; elle me saisit et m'éblouit. Quand je vois un beau visage, c'est une obsession, je dois le prendre en photo. Tant que je ne l'ai pas fait, je ne me sens pas bien. J'arrête les gens dans la rue, s'il le faut. Jusqu'à présent, personne ne m'a dit non. Le pire, c'est qu'ensuite je ne regarde même pas le résultat. J'ai l'étrange sensation non pas d'être un vampire, mais une éponge: je dois absorber ce qui est beau. Il n'y a pas de cruauté dans ma démarche, mais de l'amour, l'amour de la beauté. Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours été en quête de cela. Beaucoup de gens m'ont dit que j'avais fait les plus belles photos qu'ils avaient d'eux. Je crois que c'est parce que je n'ai pas l'ambition d'exprimer leur âme ou la personnalité, juste envie qu'ils soient beaux. Cela doit être lié à mon rapport au temps. L'image, c'est arrêter le temps, et choisir l'instant. C'est un peu se prendre pour Dieu. Le seul poème que je connaisse par cœur est L'hymne à la beauté de Baudelaire: «Je hais le mouvement qui déplace les lignes, et jamais je ne ris et jamais je ne pleure.» Ce poème est déjà une image. La photo est le contraire de la mort: les choses sur photo ne meurent jamais.»

«Je ne suis pas belle»

«Comme je ne me trouve pas belle, je n'aurais jamais idée de faire mon autoportrait. Plus généralement, je n'aime pas être photographiée. Les seules images de moi que j'aime sont celles où je ne me reconnais pas, ou celles prises avant l'âge de 7 ans. Cela peut paraître paradoxal puisque je change de photo chaque mois dans Edelweiss. C'est un peu maso, mais j'ai horreur de ces magazines féminins qui, pendant dix ans, offrent toujours la même image de leur rédactrice en chef. Je vis par le regard des autres. Tant qu'ils me trouvent agréable à regarder, ça va, même si j'ai l'impression que leur vision est altérée, qu'ils voient mal. Au fond de moi, je dois avoir le secret espoir qu'un jour, grâce à un petit miracle (effet de lumière ou talent du photographe), quelqu'un puisse arriver à me rendre belle, juste à cet instant, celui de la photo. L'image est un mensonge, je le sais, mais je n'ai aucune envie de voir la réalité en face. C'est pour cela que j'évite de passer du temps devant le miroir: je ne me maquille pas, je ne me coiffe pas. D'apparence, je suis une fille nature.»

Se laisser faire

«L'idée de grimper sur le piano n'est pas de moi, mais d'Eddy Mottaz. Si j'accepte d'être photographiée, je joue le jeu de me laisser faire. Le piano a conditionné la position. Je me mets souvent à plat ventre. J'ai du mal à être assise correctement. Je n'utiliserais pas cette image pour Edelweiss: j'y apparais trop avachie ou alanguie, et on voit mes jambes. Mais pour un autre journal, et dans le cadre d'un exercice qui m'intéresse puisque tout ce qui concerne l'image me passionne, cela ne me gêne pas.»

Pudeur

«Je suis pudique, je me cache tout le temps, ne serait-ce que par les cheveux. C'est pourquoi je ne peux pas les couper, même pas les attacher. Quand j'étais adolescente, je les voulais lisses comme de l'eau. Mais c'était logique qu'on me fabrique ainsi. Non seulement pour des raisons de génétique – un père indien, une mère allemande blonde aux yeux bleus – mais aussi parce que dans ma tête, ça frise de partout. Je suis une personnalité plutôt bouclée, baroque. J'ai mis du temps à accepter cette réalité, et beaucoup de brushings!»

Regard

«Si j'ai choisi ces deux photos qui sont presque jumelles, c'est pour le regard. Il me semble que je me contente d'être là, c'est tout, sans intention particulière, ni de paraître intelligente ni de vouloir être jolie. Eddy Mottaz a réussi à appuyer au moment où je ne pensais à rien, où le regard est innocent. Il est celui que j'avais lorsque j'étais enfant. C'est la seule chose que je souhaiterais ne jamais voir changer: le reste peut se déglinguer, ça m'est égal. C'est fou le nombre de regards qui me font peur chez les adultes; on y lit toutes leurs illusions perdues, tout le mal qu'ils ont fait, toutes les souffrances qu'ils ont éprouvées. Il y a très peu d'adultes que je peux regarder dans les yeux.»

Fatigue

«Une photo de mode, ce n'est qu'une construction qui englobe beaucoup d'éléments: décors, vêtements, lumière, accessoires, mannequin. Tout a la même importance. Il s'agit d'une composition. Un portraitiste au contraire tente d'aller au-delà, d'apprivoiser son modèle, de révéler ce qu'il voudrait cacher, même si le modèle ignore ce qu'il veut cacher. C'est beaucoup plus épuisant. Je suis sortie lessivée de cette séance avec Eddy Mottaz, qui est pourtant tout sauf un prédateur.»

L'âge

«J'ai l'impression que mon âge est faux, qu'ils se sont trompés dans les comptes. Je me perçois plus jeune que je suis, et les autres aussi. J'ai arrêté de dire mon âge quand je me suis aperçue que cet aveu engendrait des malentendus. Depuis, je cultive le flou. Pour rester ce que je suis, je compte sur ce qu'on appelle la pensée magique. Le film qui m'a le plus marquée est Mary Poppins. Je l'ai vu 72 fois avant d'acheter la cassette. Toute ma personnalité s'est construite autour de cette figure. Je crois à la volonté ou à la foi qui font plier la réalité, comme dans Peter Pan.»

Chirurgie esthétique

«Jamais je ne passerai par là. Quelle horreur! J'ai tellement peur de la maladie, de l'hôpital, des anesthésies. Alors, y aller de mon plein gré, quelle aberration! De toute manière, la chirurgie esthétique est un leurre. Elle ne redonne pas la jeunesse mais modifie le visage au point de devenir un autre. Les femmes entre 45 et 50 ans ont toutes le même visage: on dirait des clones. Dans certaines soirées mondaines, toutes les femmes ont la tête d'Ivana Trump. Dans Edelweiss, il y a deux sujets tabous: les régimes et la chirurgie esthétique.»

La justice de l'âge

«Je crois en la fable de Dorian Gray, sauf qu'il n'y a pas de tableau caché, seulement son propre visage. C'est sur soi que les choses se marquent. C'est peut-être la seule justice de l'âge: vieillir est un révélateur de vérité. Pour moi, l'âge le plus terrible a été 25 ans, au moment où les cellules se mettent à fonctionner à l'envers. C'est l'âge où l'on s'arrête de grandir, avec tous les espoirs qui vont avec.»

Propos recueillis par Marie-Claude Martin