Notre dossier WikiLeaks

On en saura bientôt davantage sur WikiLeaks. Le paradoxe veut en effet que cette organisation, qui prône la transparence, soit elle-même opaque. Que sait-on d’elle, à part la figure très médiatique – par ailleurs ambiguë – de son fondateur, Julian Assange? Trois livres pourraient apporter un peu de lumière sur un site dont certains commentateurs ont pu dire qu’il était en train de changer le monde autant que la chute du mur de Berlin et les attentats du 11 septembre.

Il y a celui de Daniel Domscheid-Berg, hackeur et activiste allemand de 32 ans, qui a passé plusieurs années aux côtés d’Assange avant de le quitter avec fracas en septembre dernier pour lancer son propre site de fuites, OpenLeaks. L’ouvrage sera publié le 14 février par l’éditeur allemand Econ Verlag et deux jours plus tard en français par les Editions Grasset. Domscheid-Berg y reproche en substance à Assange son style autoritaire et sa volonté de faire des coups médiatiques au détriment de la construction durable de l’organisation.

Il y a ensuite l’autobiographie de Julian Assange, dont il a cédé fin décembre les droits à une filiale du géant Random House pour un million de livres sterling, un pactole qui servira surtout à payer ses avocats. Sortie prévue en avril. «J’espère que ce livre deviendra l’un des documents unificateurs de notre génération, a déclaré l’auteur. C’est un travail très personnel, j’explique notre combat global pour imposer une nouvelle relation entre les gens et leurs gouvernements.»

Et puis il y a un troisième livre, sous forme électronique celui-là, qui a pris tout le monde de vitesse: celui publié mercredi par le New York Times, disponible pour 6 dollars sur les tablettes Kindle (Amazon), Nook et iPhone/iPad (Apple).

Nombre de pages? Cela dépend. Sur iPhone, il y en a 5718, mais elles sont petites. L’essentiel est un digest des révélations du grand journal américain ayant pour origine les documents fournis par WikiLeaks: l’Afghanistan (92 000 rapports de terrain), l’Irak (400 000) et surtout les 250 000 câbles secrets entre les ambassades américaines dans le monde et le State Department. Outre un aperçu des controverses qui s’en suivirent, il y a surtout une introduction signée Bill Keller, rédacteur en chef (executive editor) du titre, qui revient sur six mois de relations houleuses entre son journal et Assange, une histoire «de cape et d’épée», écrit-il.

Première information: le rôle crucial du quotidien britannique The Guardian. C’est à lui qu’Assange, en juin 2010, a proposé l’ensemble des documents transmis par Bradley Manning, ce soldat américain en Irak, solitaire et méprisé pour son homosexualité. Et c’est le Guardian qui a proposé à Assange de former un «pool» de journaux internationaux pour traiter le contenu des documents.

Sans tarder, le New York Times (NYT) dépêche à Londres l’un de ses meilleurs journalistes qui, de là, écrit à son chef que le matériel est «fascinant». Il décrit aussi Assange: «alerte mais ébouriffé, portant un survêtement de sport douteux et des jeans trop larges, une chemise blanche sale, des baskets pourries et des chaussettes blanches dégoûtantes qui s’effondrent sur ses chevilles. A l’odeur, il ne s’est pas douché depuis plusieurs jours».

C’est pourtant avec ce personnage, dont le look va évoluer au fur et à mesure qu’il devient célèbre, que le grand journal américain va sceller un pacte, lequel va lui permettre de produire plus d’un millier d’articles, souvent à la une.

La discorde n’allait pas tarder. Bill Keller en attribue la cause à la personnalité de Julian Assange, «arrogant, soupe au lait, conspirateur, méprisant à l’égard du gouvernement américain et adepte des théories du complot». Lorsque le NYT refuse de faire figurer sur son site les hyperliens vers celui de WikiLeaks, Assange traite Keller de «pusillanime». Le rédacteur en chef s’exclame: «Qui a secrètement transmis à ce type un dictionnaire des synonymes?»

Tout au long de leur relation, le journal traite Assange comme une «source», alors que ce dernier se considère «partenaire», voire journaliste lui-même. Il s’est d’ailleurs donné le titre de «rédacteur en chef» de WikiLeaks.

Autre contentieux: le NYT efface des câbles secrets les noms de ceux que cela pourrait mettre en danger. Assange ne comprend pas. Il aime les fuites massives. La rupture sera presque consommée lorsque le quotidien publie un portrait en demi-teinte du fondateur de WikiLeaks (LT du 27.10.2010). Assange en a fulminé et, selon Bill Keller, les comptes email de plusieurs journalistes du NYT ont alors montré des signes étranges, comme s’ils avaient été hackés.

Pour sa dernière grosse fuite, les câbles diplomatiques en novembre 2010, Assange entend boycotter le NYT et confier son matériel au Washington Post. Le Guardian force alors la main de WikiLeaks, en remettant un DVD au NYT.

De fait, les relations entre Assange et le Guardian se sont aussi détériorées. La rupture intervient mi-décembre, lorsque le journal britannique publie le rapport d’enquête de la police suédoise sur les accusations de viol émises par deux jeunes femmes à Stockholm.

Julian Assange ne semble pourtant pas destiné à se brouiller avec tous ses partenaires médiatiques. Cela se passe bien avec El Pais en Espagne, Der Spiegel en Allemagne et Le Monde en France. «Les relations avec Assange sont bonnes, nous lui avons parlé récemment par téléphone et la collaboration se poursuivra sans doute, au cas par cas», estime Rémy Ourdan, qui a coordonné pour Le Monde le travail sur les documents WikiLeaks. Le contexte de ces collaborations pourrait néanmoins évoluer, le site ayant annoncé qu’il cherchait, pour ses nouvelles révélations, plus de 50 nouveaux partenaires.

Le NYT, lui, en a tiré ce qu’il pouvait. Et c’est là que subsiste un doute à la lecture de son e-livre: comment peut-on en faire autant (d’articles, de bruit, de ventes) avec ces documents «facinants», tout en crachant sur la source?

Bill Keller répond par une pirouette, en concluant par un hommage à l’humour d’un avocat d’Assange qui, en guise de carte de vœux, écrit: «Chers enfants, le Père Noël, c’est papa et maman. On vous aime. Signé: WikiLeaks».