Depuis une quinzaine d'années, l'Institut de pharmacognosie et phytochimie de l'Université de Lausanne collabore avec des universités d'Afrique, d'Amérique du Sud et d'Asie pour étudier les propriétés pharmaceutiques des plantes, notamment celles qu'utilisent les guérisseurs traditionnels. Une trentaine de chercheurs de pays du Sud sont déjà venus se former à Lausanne dans le cadre de ces échanges. Vendredi, le professeur Kurt Hostettmann, directeur de l'institut, et ses collègues ont appris par la presse qu'ils étaient accusés par trois organisations non gouvernementales de «bio-prospection illégale» dans le cadre d'une collaboration avec l'Université du Zimbabwe à Harare.

Au cœur de la controverse, une substance contenue dans la racine d'un arbre qui pousse dans toute l'Afrique, Swartzia madagascariensis. En 1990, les chercheurs lausannois identifient l'action antifongique de la racine (sur des échantillons ne provenant pas du Zimbabwe). Ils examinent quelque 2000 composés de la racine et isolent la substance antifongique. La découverte fait l'objet d'une thèse en 1994. Un an plus tard, l'Université de Lausanne passe un accord de collaboration avec l'Institut de pharmacie de l'Université du Zimbabwe à Harare. Les scientifiques zimbabwéens fournissent du matériel à leurs collègues lausannois pour poursuivre les recherches. Finalement, avec l'accord de leurs collègues zimbabwéens, les Lausannois signent un contrat avec une petite entreprise pharmaceutique américaine, Phytera, et déposent un brevet aux Etats-Unis en juillet 1999. Aujourd'hui, le produit a montré une certaine toxicité, et les recherches vont sans doute être abandonnées. Mais s'il était parvenu au stade de la commercialisation, l'Université de Lausanne et celle du Zimbabwe se seraient partagé les 1,5% du chiffre d'affaires que Phytera aurait versé aux «découvreurs» de la substance.

Dans un communiqué diffusé hier – sans que Kurt Hostettmann n'ait été contacté – la Déclaration de Berne (une organisation suisse qui défend des relations Nord-Sud plus équitables), l'Association des guérisseurs traditionnels du Zimbabwe (ZINATHA) et la «Community Technology and Development Association» (CTDA) du Zimbabwe estiment que ces arrangements n'assurent pas une redistribution équitable des retombées de la recherche, conformément à l'esprit de la Convention sur la diversité biologique, ratifiée par la Suisse et le Zimbabwe.

Les organisations accusent notamment l'Université de Lausanne d'avoir enfreint l'article 15 de cette convention, lequel stipule que l'utilisation de «ressources génétiques» est soumise au «consentement préalable et informé» du gouvernement. Kurt Hostettmann admet qu'il n'a pas d'accord avec le gouvernement. Mais le recteur de l'Université du Zimbabwe est le président Mougabé en personne. «Il y a deux ans, ajoute le chercheur, nous avons envoyé les contrats de toutes nos collaborations aux autorités suisses. Elles voulaient précisément s'assurer que nous respections la Convention sur la diversité biologique. Nous n'avons jamais eu d'autres demandes de leur part.»

Mais ce qui choque le chercheur, c'est l'accusation d'avoir déposé un brevet sur le savoir traditionnel des guérisseurs. «La découverte n'a pas été faite sur la base d'informations données par les guérisseurs zimbabwéens. Nous avons identifié la substance un an avant le début de la collaboration avec l'Université du Zimbabwe.»

«Nous ne prétendons pas que les chercheurs lausannois exploitent leurs partenaires, explique François Meienberg, de la déclaration de Berne. Nous voulons que la Convention sur la diversité biologique, peu entrée dans les mœurs des chercheurs, soit respectée. L'accord nécessaire des gouvernements évite que les chercheurs du Nord ne choisissent leurs partenaires du Sud en fonction des conditions de partage de bénéfice qu'ils leur offrent.» Mais l'usage de la presse réserve des surprises: le quotidien zimbabwéen The Daily News de jeudi prétend qu'une université suisse gagne «des milliards de dollars» sur le dos du Zimbabwe grâce au brevet litigieux, alors qu'aucun produit n'a jamais été commercialisé.