Difficile de trouver un restaurant ou un café ouvert dans Lure, 10 000 habitants, Haute-Saône, en ce samedi midi. «Sur les 22 établissements que compte la ville, nous sommes deux à n'avoir pas baissé le rideau», explique le patron du «Relax» en face de l'église. La peur de ses collègues le fait sourire. «Ils fantasment sur les Gitans sans même les connaître. Moi, j'ai fait un bon chiffre.»

Depuis une semaine, 40 000 Tziganes, Manouches et Yenish sont rassemblés aux portes de Lure sur un terrain d'aviation militaire désaffecté et prêté pour l'occasion par le Ministère de l'intérieur. Chaque été, la Mission évangélique tzigane, membre de la Fédération protestante de France depuis 1974, organise sa grande convention qui s'étend officiellement sur quatre jours mais dure en fait deux bonnes semaines. Le calendrier préfectoral en impose peu aux familles gitanes.

Michel Federspiel, maire (Divers gauche) a appris en juin et par la presse l'arrivée des Tziganes. La colère et la panique des commerçants ont forcé la préfecture à tenir une réunion d'information qui n'a pas calmé les esprits. Lure est pourtant l'une des rares municipalités de France à respecter la loi Besson de 1990. Selon ce texte, toute commune de plus de 5000 habitants doit prévoir une aire de stationnement aménagée pour les nomades. «La gestion du terrain est difficile. Les gens du voyage ne se sentent pas concernés par les règles qui régissent notre société. L'aire est parfois laissée dans un état effroyable. Pourtant quelques familles sont devenues propriétaires dans la région. Là, l'entretien est parfait» constate le maire.

A la sortie de la ville, le poisson des premiers chrétiens indique l'itinéraire à suivre pour atteindre le rassemblement tzigane. Deux gendarmes postés sur le bord de la route indiquent que l'on approche de la cité éphémère; 160 gendarmes mobiles et 68 CRS ont été dépêchés sur place. La préfecture a également aménagé un service de poste et un hôpital de campagne. Au bout d'un chemin de terre blanche, un panneau de limitation de vitesse à 40 km/heure agrémenté d'une exhortation: «Quand vous respectez l'ordre, vous respectez Dieu.» Une forêt touffue doit encore être traversée, puis d'un coup, surgit l'océan de caravanes. De part et d'autre de l'ancienne piste d'aviation, 6000 véhicules sont stationnés. Les maisons sur roues de la marque allemande Tabbert ont visiblement la cote. La braise des barbecues est encore chaude, les familles sortent à peine de table.

Les adolescentes ont dû avaler grillades et taboulés à toute vitesse: elles montent et descendent déjà la piste militaire devenue le mail, le corso du campement. «Pour les grandes conventions, on s'habille toujours bien», explique Perle, 16 ans, chignon blond tiré comme celui d'une danseuse, tailleur sexy et sandales à talons compensés. «Qu'est-ce qu'on fait la journée? Rien. On se promène. Chez nous, les jeunes sont en vacances toute l'année. Ce que je veux faire plus tard?» La question sidère la jeune fille. «Rien. Me marier, avoir des enfants, tenir la caravane, préparer les repas. Continuer, quoi.»

Perle, Yenish d'origine et Française de passeport, est fille de pasteur. L'été, elle suit son père dans ses missions d'évangélisation auprès des Gitans de Suisse et de France. Un petit chapiteau est planté de campement en campement, le temps d'une prédication. La convention annuelle, comme celle de Lure, est le point culminant des campagnes estivales.

Derrière Perle, se dresse un immense chapiteau aux allures de «Cirque Barnum»: c'est là que se tiennent les assemblées de l'association évangélique «Vie et lumière», organisatrice de l'événement. La réunion de l'après-midi a commencé. Trois cents personnes écoutent Frère Loulou raconter sa rencontre avec Jésus. Monte ensuite sur l'estrade un chœur d'une dizaine de femmes, de «sœurs», qui entonnent «Je suis l'alpha et l'oméga». Plusieurs jeunes à la voix d'or chanteront des cantiques à donner la foi aux plus réfractaires. Le prosélytisme des pasteurs de «Vie et lumière» est clairement affiché. Sur les 40 000 Gitans présents, la moitié seulement a embrassé la foi évangélique. Le reste est catholique et hésite encore à entrer dans la famille pentecôtiste.

C'est un pasteur breton, Clément Le Cossec, qui a commencé à évangéliser les Gitans dans les années 50. En 1952, la Mission évangélique tzigane de France voyait le jour. Elle comprend aujourd'hui 70 000 membres et 700 prédicateurs, tous Gitans.

Chouquette, la quarantaine, fait la vaisselle devant la Tabbert blanche. Son fils brandit des canetons encore tout duveteux. «Je me ressource ici avant de repartir dans le Sud pour l'hiver. Je vends des bijoux au porte à porte, juste de quoi acheter mon pain. Je ne sonne pas chez les particuliers, on est mal reçu. Je choisis les boulangeries, les boutiques. Voilà Bébé, ma sœur aînée. Elle parle bien.» Bébé sort d'une caravane voisine. Bébé se souvient de son pèlerinage en Terre Sainte avec émotion. Et le racisme, l'exclusion?: «Moi, c'est simple. J'ai décidé une bonne fois pour toute d'ignorer les personnes malveillantes. Sinon, on est rongé pour la vie», dit Chouquette.

Le pasteur Charpentier, visiblement harassé, est assis à son bureau, dans une cabine en préfabriqué. Le responsable du rassemblement s'échauffe quelque peu sur la question des aires de stationnement. «L'essentiel pour nous est la liberté de voyager. Or les aires aménagées par les communes selon la loi Besson figent les possibilités de séjour.» Le pasteur préfère le concept «zones de tolérance»: les maires tiendraient à jour une liste de terrains vides ou en attente de construction. Selon les arrivées des familles gitanes, ces espaces seraient mis à disposition. Autre dossier soutenu par la Mission évangélique tzigane: l'alphabétisation. Sur les 300 000 Gitans vivant en France, 70% ne savent ni lire ni écrire.

Mercedes, 25 ans, vient de Nice. En hiver, elle vit dans une maison en dur. L'été, elle prend la route pour les marchés. Elle fait partie des 70 000 gitans semi-sédentarisés. «Ceux qui ont vraiment la foi vont faire évoluer notre condition. Notre identité, ce n'est pas d'être analphabète et sans travail. Il suffit au Gitan d'avoir une caravane dans son jardin pour supporter la vie sédentaire. Il sait qu'à tout moment, il peut larguer les amarres.»