Prenez un tube de métal. Engouffrez dans l'orifice des témoignages personnels, des objets de votre quotidien, un message pour votre proche ou lointaine descendance. Scellez le tube, ajoutez la mention «Ouvrir en 2020», «2050» ou «3000», enfouissez-le quelque part. Voilà. Vous aurez accompli un rituel étrange, comme si vous aviez jeté une bouteille dans l'océan des âges.

Les capsules de temps, vieilles idées vivifiées par l'approche d'un nouveau millénaire, sont très demandées aux Etats-Unis. De toutes tailles et prix, elles se vendent dans des magasins spécialisés, tel Future Archeology à New York, ou sur Internet. L'élan est général, aussi bien le fait de particuliers que d'écoles, médias, entreprises, institutions ou autorités politiques. L'Etat de l'Arkansas appelle tous les Américains à lui envoyer des capsules, avec au choix des dates de péremption de 20, 50, 100 ou 1000 ans. Les boîtes seront scellées le 4 juillet 2001 dans un monument (The United States Time Capsule Monument) qui est aménagé dans les Boston Mountains, au centre du pays. L'endroit a été choisi pour son altitude, son climat doux, son absence de tremblements de terre et (sic) «son éloignement des cibles militaires».

Encore: le New York Times encapsulera les suppléments qu'il publie actuellement sur le millénaire. Dans la même ville, les organisateurs de la grande fête qui aura lieu le 31 décembre prochain à Times Square encouragent les participants à apporter chacun leur capsule. Elles seront enterrées sous la célèbre place. A Washington, la vénérable Smithsonian Institution dispense une série de conseils aux amateurs, comme d'éviter les plastiques, le bois ou le papier acide dans les tubes, l'art de choisir le bon endroit pour l'enfouissement, jusqu'à la manière d'organiser la petite cérémonie qui préludera au largage des amarres temporelles.

A l'Université Oglethorpe d'Atlanta, l'«International Time Capsule Society» se fend des mêmes recommandations. Le lieu est historique. Le 28 mai 1940, l'université a procédé au scellage de la Crypte de la Civilisation, considérée comme la grand-mère des actuelles capsules. Une pièce en sous-sol, de la taille d'une bonne piscine, contient 640 000 pages sur microfilms, des livres et des enregistrements audiovisuels censés pétrifier un état de civilisation. Un objet qui appartenait au président Lincoln, un Donald en peluche et une bouteille de Budweiser, également entreposés dans l'arche de Noé, plaident avec difficulté pour l'universalité de cette mémoire. La crypte devrait être ouverte le 28 mai 8113. Les responsables de l'époque ont défini le jour du décapsulage en considérant que 1940 était à mi-chemin entre la première date connue de l'histoire, telle que mentionnée dans un calendrier égyptien, et l'année 8113.

Selon la Société internationale de la capsule de temps, plus de 10 000 tubes ou boîtes dédiés à la postérité somnolent aujourd'hui dans les entrailles de la Terre. Plus de 70% d'entre eux sont perdus, pour la bonne raison que les indications sur leur localisation ont été perdues, ou n'ont jamais existé. En 1953, par exemple, l'Etat de Washington a célébré son centenaire en enfouissant une capsule de deux tonnes. Comme la législature de l'époque avait refusé d'allouer des crédits pour marquer le site, plus personne aujourd'hui ne se souvient de l'endroit où repose le témoignage. La société de l'Université Oglethorpe donne la liste des capsules «les plus recherchées», toutes bien entendu situées sur le territoire américain.

«Il faut l'admettre: les capsules de temps sont beaucoup plus populaires aux Etats-Unis qu'en Europe, note Paul Stephen Hudson, l'un des fondateurs de la société et professeur d'histoire à Oglethorpe. Cela tient sans doute à notre histoire, vraiment courte comparée à d'autres. Les Américains ont conscience de cette réalité, et cette lucidité mène à l'encapsulage d'un acquis historique. L'expression même de «capsule de temps» est d'origine américaine. Elle en dit long sur notre conception du temps, notre volonté de nous projeter vers le futur par l'entremise d'une archéologie instantanée.»

Conception du temps? A l'évidence, le contenu des tubes américains révèle le présent du pays, son culte de l'instant, son goût pour la technologie. Beaucoup de familles enfournent des cassettes audio ou vidéo, des CD-Rom, des minidisques, des disquettes informatiques, voire des ordinateurs portables à l'usage du futur. Telle est le paradoxe: jamais la technologie n'aura autant permis d'enregistrer le quotidien et jamais elle n'aura été aussi fragile dans la durée. Une bande magnétique ou un CD-Rom ont au mieux une espérance de vie de quelques décennies. De plus, rien ne dit que d'autres générations sauront déchiffrer les messages numérisés, même si on leur fournit à la fois le message et le médium, comme dans le cas de l'ordinateur portable.

Le physicien et écrivain américain Gregory Benford, qui vient de publier un livre sur la manière dont l'humanité communique à travers les millénaires (Deep Time, Avon Books, 1999) pointe une autre incertitude. L'assomption que le futur sera à coup sûr intéressé par notre présent est le symptôme d'une modernité triomphante, comme l'est celle des Etats-Unis aujourd'hui. Rien de neuf: les sociétés puissantes, ou qui se considèrent comme telles, ont toujours voulu laisser des messages durables. Les mégalithes de Stonehenge, les tablettes d'Assourbanipal ou les Sept Merveilles du monde recensées par les Grecs incarnent la volonté de permanence des pouvoirs forts. Mais rien ne dit que les capsules enfouies au XXe siècle passionneront les historiens du IVe millénaire. Le cas d'une capsule des années 40, découverte récemment aux Etats-Unis, le suggère. La boîte contenait le poème navrant de la femme du maire d'une petite ville, ainsi que les soporifiques comptes rendus d'assemblées communales.

D'autres observateurs relèvent que les capsules de temps sont une réaction à une époque obsédée par le «temps court». Stewart Brand, dans son livre The Clock of the Long Now (Weidenfeld & Nicholson, 1999), relève que notre civilisation porte une attention pathologique à la durée brève. La tendance, qui ne cesse de s'amplifier, trouverait son origine dans l'accélération des mutations technologiques, l'attrait de la nouveauté, les perspectives à court terme des marchés économiques, les élections à répétition des démocraties ou encore la multiplicité croissante des tâches professionnelles et domestiques. Enterrer une capsule reviendrait symboliquement à se rebeller contre la tyrannie de l'instant.

Le message claquemuré pour la postérité est une denrée plus rare en Europe. L'idée y est envisagée de manière plus décontractée, ou poétique. Jaeger-Le Coultre a scellé en 1996 une pendule Atmos, qui puise son énergie dans les différences de température, au sein de son nouveau bâtiment, au Sentier. Comme le dit la direction jurassienne, «il est prévu de s'en préoccuper le 31 décembre 2496». La marque a par ailleurs récemment conçu une pendule Atmos prévue pour durer mille ans. Un tiroir secret contient dix tubes en laiton, réceptacles d'autant de messages pour les dix siècles à venir. «Notre propos est simple: prendre le temps présent avec philosophie, offrir un rêve d'éternité», souligne Henry-John Belmont, le directeur de Jaeger-LeCoultre.

Avec l'appui de l'Aérospatiale, de l'Agence spatiale européenne et du CNRS, un artiste français veut mettre en 2001 le satellite KEO sur une orbite terrestre. Lesté de messages du monde entier (gravés sur des CD-Rom spéciaux), KEO ne sera pas destiné à la vie extraterrestre, comme les signes embarqués dans les sondes Voyager et Pioneer de la NASA. Le petit satellite français voyagera pendant 50 000 ans autour de la Terre, puis tombera pour délivrer son contenu. Pour Jean-Marc Philippe, le concepteur du projet, le satellite est un «Oiseau archéologique du futur». D'une envergure de 10 mètres, KEO battra ses deux ailes grâce à des alliages métalliques à mémoire de forme, qui tireront parti des différences de température entre l'ombre et le soleil durant la ronde orbitale. Belle idée poétique. Et sage endroit pour entreposer en sûreté une capsule de temps.

Avec nettement moins de foi dans le devenir de l'homme, des scientifiques japonais de l'Université Kinki cherchent des fonds pour ficher, en 2001, une capsule dans les profondeurs glacées de l'Antarctique. Le tube contiendra des échantillons d'ADN humain, animal et végétal, ainsi que des semences de toutes sortes. Au cas où.