Tourisme

Luxe et démesure: les voyages «no limit» des ultra-riches

C’est déjà, en soi, un voyage que de pénétrer dans l’univers des voyagistes de luxe. Monde singulier où l’agent de voyages, nommé « créateur d’expériences », n’envisage pas de présenter de vulgaires brochures. Il reçoit en entretien privé, dans ses bureaux des beaux quartiers parisiens. Clients avec moins de 1000 euros de budget par personne et par jour s’abstenir

C’est déjà, en soi, un voyage que de pénétrer dans l’univers des voyagistes de luxe. Monde singulier où l’agent de voyages, nommé « créateur d’expériences », n’envisage pas de présenter de vulgaires brochures. Il reçoit en entretien privé, dans ses bureaux des beaux quartiers parisiens, non pas des clients mais de « fins voyageurs exigeants ». Se déplace même parfois chez eux. Au néophyte, il explique, dans un langage riche d’anglicismes, qu’à moins de 1 000 euros par personne et par jour, il ne peut pas faire grand-chose…

Voilà une dizaine d’années que, avec du retard sur l’Angleterre et les Etats-Unis, poussent sur le Net des agences de voyages françaises qui font du luxe et du sur-mesure leur credo, des riches leur cœur de cible. A tel point que les sept plus sélectes d’entre elles en sont venues en 2013 à constituer un club pour clients fortunés baptisé « Traveller made ». Pour rejoindre ce gotha (65 membres en Europe) imaginé par le président de l’agence française Peplum, le voyagiste doit être adoubé par divers intervenants du tourisme très haut de gamme. Aux Etats-Unis, le label équivalent, « Virtuoso », semble avoir plutôt bien réussi à ses adhérents, depuis un petit quart de siècle. Chiffre d’affaires cumulé : 7 milliards d’euros.

En chemise blanche et boutons de manchette raffinés, Quentin Desurmont, patron de l’agence Peplum, sise avenue des Champs-Elysées, revient sur la genèse de son entreprise, qui ne connaît pas la crise. C’était en 2008. « En tant qu’ancien directeur marketing d’Euro Disney, j’avais vu ce qu’on était capables d’organiser pour un prince saoudien en visite… » Cet ancien de l’école de management Insead avait tout autant observé le succès, aux Etats-Unis, des agences pour ultra-riches. « Or, en Europe, il y a encore plus de très grandes fortunes. 2 500 familles sont concernées, contre 2 000 aux Etats-Unis. »

Ce sont eux les clients cibles de l’agence Peplum, selon M. Desurmont. « Les “ultra high net worth individuals”, personnes dotées de plus de 30 millions de dollars de patrimoine net. Les études montrent que ces ultrariches veulent moins posséder le luxe, et davantage le vivre. »

«Ils ne comptent plus, c’est agréable»

Le panier moyen par voyage, chez Peplum (qui compte 130 clients réguliers), avoisine les 70 000 euros. Certaines escapades se révèlent bien plus coûteuses, il n’en parlera pas. « On est en France, je n’ai pas envie que cela se retourne contre moi… » Ses six concurrents non plus, qui ne s’étendent pas sur le sujet, mais finissent par fournir un ordre de grandeur : autour de 10 000 euros par personne et par semaine.

« Ce sont des gens qui travaillent énormément, et ne voient pas beaucoup leurs enfants. Pour les vacances, ils ne comptent plus, c’est agréable », apprécie Olivier Weisse, de l’agence du même nom, qui a aussi remarqué que « les pères divorcés avec une nouvelle compagne font systématiquement un tour du monde ».

Quel rêve proposer, trois fois l’an, à une clientèle d’entrepreneurs, dirigeants de grosses sociétés, banquiers et avocats d’affaires, qui a déjà tout vu, partout, et évolue naturellement dans un univers globalisé ? D’abord, assurer le « basique » : prestations de luxe (palaces, jets, hélicoptères, yachts…) et service irréprochable. Le voyage, bulle de repos, doit être « fluide, assisté, rassurant, leur épargner tout stress », témoigne Marie-Louise Moineau, à la tête de Tselana Travel, qui prépare parfois un dossier durant deux semaines, sans compter la longue écoute initiale permettant de cerner au plus près les envies.

Les clients, que l’agence vient chercher le jour J au domicile, ne font évidemment pas la queue pour une carte d’embarquement à l’aéroport. A l’arrivée, ils bénéficient d’un passage en douane accéléré. La limousine qui les attend au pied de l’avion a deux minutes de retard ? Ils appellent l’agence, à leur disposition 24 heures sur 24, y compris pour réorganiser entièrement le voyage s’il leur prend de vouloir rester trois jours plutôt que deux au bord du lagon.

Trop stressés pour se sentir privilégiés dans leur vie quotidienne, ils paient le prix fort pour avoir cette impression lorsqu’ils voyagent. Puisqu’« ils ne supportent pas le tourisme de masse », comme le rappelle – mais cela allait sans dire – Exclusif voyages, tout se privatise : les croisières (brise-glace inclus), les avions ou gros hélicoptères (l’Australie en jet privé, le Grand Nord canadien en hélicoptère, se vendent bien), les hôtels, palais de maharadjahs, îles des Bahamas, Art Institute de Chicago, Palais des doges à Venise…

Et même les experts en tout genre. Le dernier chic, que ces virées nature avec vulcanologues, océanologues, ces rencontres de peuplades reculées avec ethnologue, balades économico-sociales avec préfet de telle île des DOM-COM, tournées des peintres new-yorkais aux côtés d’un historien de l’art. Ou séjours en clinique-palace, avec visite comprise des plus grands médecins spécialistes de la planète pour un « rééquilibrage » global.

«L’île Maurice, c’est ringard»

Le sur-mesure, l’unique, l’exclusif conduisent ces agences à une surenchère assumée. Dorénavant, sait Olivier Weisse, « dire dans les dîners que l’on va à l’île Maurice, même dans le plus bel hôtel, cela ne se fait plus. C’est ringard, trop commun ». Mieux vaut pouvoir raconter que l’on est arrivé à l’hôtel en parapente. Que l’on a dîné, ou mieux, participé à une course de voitures, sur un glacier, navigué sur le trimaran le plus rapide du monde dans le Pacifique, accompli le tour de l’océan Indien en hydravion, survolé qui l’Himalaya, qui le cap Horn, en hélicoptère. Dormi dans un hôtel sous-marin, un camp de luxe monté rien que pour soi dans le désert, ou un lodge de brousse décoré d’œuvres d’art. Et que, depuis le yacht privatisé, il était possible de plonger en mini-sous-marin ou équipé d’un appareil dorsal à jets propulseurs…

La liste des sensations à prix d’or est sans fin. Space is the limit, l’espace est la dernière frontière franchie, pour deux de ces agences, qui en arrivent aux vols spatiaux. Prévoir 8 000 euros par personne pour la suite en montgolfière spatiale proposée par Guy Bigiaoui, de Safrans du monde. Il « conçoit les voyages comme un spectacle ».

La journée de 4 × 4 dans le désert namibien vire à l’ennui ? « Le guide fait mine d’être perdu, laisse l’inquiétude monter. Jusqu’à ce que, au sommet d’un piton rocheux, les clients découvrent huîtres et champagne sur une table somptueuse. » Ainsi qu’un album de photos, prises discrètement tout au long de la journée par un paparazzi ou, plus tendance, un drone.

Comme bien d’autres, les ultra-riches goûtent de plus en plus la mise en scène d’eux-mêmes. Sauf qu’au lieu des « selfies » et de télé-réalité, ils ont droit à « HD Travel Experience », l’aventure en haute définition de chez Peplum : se glisser dans la peau d’un aventurier, en Antarctique ou en Indonésie, filmé par des anciens de l’émission « Ushuaïa », et repartir avec un court-métrage de 26 minutes. Est le héros du film qui peut se l’offrir.

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