La première image qui vient à l'esprit de la théologienne protestante Lytta Basset lorsqu'on lui demande d'évoquer les dix dernières années de sa vie, c'est la célébration en avril 1998 de ses 25 ans de mariage avec son époux Jean-Claude Basset. Un moment de plénitude, comme un heureux flash-back avant le début d'une tragédie. «Nous habitions à Chancy, dans le canton de Genève. Nous avions organisé une belle fête champêtre sous les tilleuls. Notre fils Samuel était alors en Amérique latine, entre deux années à l'EPFZ. La vie tricote parfois les choses d'une drôle de façon.» Durant ce voyage, Samuel absorba des drogues. Il fut pris de crises de délire et rapatrié en Suisse, où il subit plusieurs hospitalisations. Mais son état ne cessa de se dégrader. Il mit fin à ses jours en mai 2001. La traversée de son deuil a inspiré à Lytta Basset un livre remarquable et courageux*, publié en septembre 2007 (lire LT du 03.09.2007). C'est un succès de librairie: il s'en est déjà vendu 25 000 exemplaires.

Les drames, la douleur, et cette volonté, malgré les coups durs, de retrouver une joie qu'elle sait imprenable. Et puis, une fois debout, écrire. Ecrire non pas pour guérir – c'est déjà fait lorsqu'elle prend la plume – mais pour aider les autres. Lytta Basset ne peut concevoir la théologie autrement qu'au service de la vie et d'autrui.

«Ces dix dernières années ont été placées sous le signe de l'écriture», dit-elle. Après avoir été pasteure à Genève pendant 17 ans, Lytta Basset a entamé en 1998 une carrière universitaire. Elle a occupé la chaire de théologie pratique à l'Université de Lausanne, et elle enseigne depuis 2004 à la Faculté de théologie de l'Université de Neuchâtel, dont elle est doyenne. Onze livres publiés en dix ans, des centaines de conférences qui l'ont menée dans le monde entier, de multiples animations de séminaires, sans parler des accompagnements spirituels de personnes en souffrance: en une décennie, Lytta Basset est devenue un maître spirituel, comme l'a affirmé le quotidien Le Monde en 2001. Sa réputation dépasse largement les frontières de l'Europe.

Une colère qui libère de la peur

La plupart des livres de la théologienne sont basés sur son expérience du mal et de la souffrance. Difficile de lui faire dire lequel a été le plus marquant pour elle. Peut-être La Joie imprenable, publié en 1996. Fleur du mal pardonné, celui qui fit basculer son enfance dans l'horreur alors qu'elle habitait encore avec ses parents en Polynésie. Une terrible blessure qu'elle a su, peu à peu, transformer en lumière. «La joie imprenable, c'est un sentiment d'exister en intensité, en plénitude. Sans un travail sur le mal subi, ma joie serait restée hypothétique. Il n'est d'ailleurs pas anodin que j'aie publié ce livre avant le début des problèmes de Samuel. Cette joie que je décrivais comme imprenable allait-elle demeurer après sa mort? Eh! bien, oui, car elle a intégré la mort, et une mort par suicide. Ma joie a survécu à la pire des destructions pour une mère.»

Autre étape marquante de son parcours spirituel: la publication en 2002 de Sainte colère. Jacob, Job, Jésus. «Il m'a fallu longtemps pour accéder à ma colère, dit-elle. C'est encore un tabou dans nos sociétés. Mais la colère permet de se libérer de la peur. On casse les gens très tôt dans leur capacité à dire non. Or le refus est un des besoins fondamentaux de l'être humain. Il suffit d'observer un nourrisson qui tourne la tête de côté lorsqu'il a bu assez de lait, par exemple. Beaucoup de chrétiens croient que Dieu aime les carpettes, alors qu'il adore les rebelles. Dans la Bible, Job n'arrête pas d'insulter Dieu. Et pourtant, à la fin de l'histoire, Dieu dit: «Mon serviteur Job a bien parlé de moi», parce que Job n'a jamais rompu la relation avec lui. Or Dieu dit «mon serviteur» seulement de trois personnes dans toute la Bible.» Lytta Basset a ainsi la conviction que de nombreux athées sont souvent plus proches de Dieu lorsqu'ils l'insultent que «des milliers de chrétiens complètement fossilisés avec leurs idées toutes faites sur Dieu».

Les livres de la théologienne ont contribué à changer durablement l'image de Dieu. Elle en est consciente. Au fil de ces dix dernières années, elle-même a découvert un autre Dieu, un Dieu de tendresse infiniment bienveillant, qui accueille toute personne telle qu'elle est, de manière inconditionnelle. «Avant, je l'admettais intellectuellement, mais je ne le ressentais pas beaucoup. J'ai rencontré la douceur divine à travers Jésus. Ce Dieu de compassion a pris de plus en plus de place dans ma vie. Aujourd'hui, il m'arrive d'avoir les larmes aux yeux face à quelqu'un qui souffre. Ce sont des larmes de compassion. Ça, c'est Dieu. C'est ce qu'il y a de plus divin en nous qui pleure dans l'impuissance.»

«Le besoin de spiritualité est aujourd'hui monumental»

Si la parole de Lytta Basset touche, c'est qu'elle ne se confine pas à un académisme froid, mais travaille la pâte humaine. Un choix qui lui a valu de nombreuses critiques de la part de certains collègues. «Ils m'ont reproché de ne pas faire de théologie. Mais on ne peut pas limiter la théologie à l'analyse historico-critique des textes bibliques, dit-elle. Il est nécessaire de prendre en compte la spiritualité, de voir comment ces textes peuvent nous aider aujourd'hui et donner du sens. J'ai donc offert une nouvelle approche des textes bibliques, avec les outils de la psychologie. Or une certaine théologie protestante traditionnelle a un refus viscéral de la dimension psychologique de l'être humain. Pourtant, Calvin disait qu'il n'y a pas de connaissance de Dieu sans connaissance de soi. La théologie protestante a beaucoup négligé cet aspect. Mais le besoin de spiritualité est aujourd'hui monumental.» Ces dix dernières années, Lytta Basset a ainsi contribué à donner un visage plus spirituel à la théologie, dans la même veine que certains intellectuels catholiques tels que Maurice Bellet, Véronique Margron, Bernard Ugeux ou encore Bernard Feillet. «J'ai fait de la théologie un outil de connaissance profonde de soi, même pour les non-croyants.»

A l'Université de Neuchâtel, cette dimension psychologique est désormais admise et intégrée. Un nouveau profil de poste a été défini avant la nomination de Lytta Basset: «accompagnement des personnes et spiritualité». «Quand j'ai commencé à l'Université de Lausanne, j'enseignais l'art de la prédication, dit-elle. L'intitulé de mon nouveau poste est un signe des temps.»

Autre signe des temps auquel la théologienne prête une attention particulière: à côté des institutions qui se vident, l'Eglise invisible grossit de jour en jour. «Annoncer le message chrétien seulement du haut d'une chaire, c'est fini. Je vois grandir une population qui ne supporte plus le discours des Eglises et n'accepte plus qu'on lui dise ce qu'elle doit croire.» Avec quelques amis, pasteurs et théologiens, Lytta Basset a créé l'association Expérience et théologie, dont le but est de contribuer à la mise en réseau de toutes les personnes «qui sont de plus en plus mal à l'aise dans les structures actuelles». Afin que le message chrétien continue à faire vivre. «Il n'y a jamais eu autant de monde intéressé par ce message, dit-elle. L'Esprit Saint souffle où il veut: il n'est pas l'otage d'une institution.»

* «Ce lien qui ne meurt jamais», Ed. Albin Michel.