Mabrouk Merrouche est un éducateur itinérant, spécialisé dans les mineurs délinquants ou en voie de marginalisation

A la sortie des tribunaux, il tente de mettre les jeunes sur la voie d’un avenir meilleur

Une veste en cuir, et de la monnaie plein les poches. «C’est pour les parcomètres.» Mabrouk Merrouche stationne en règle. Une demi-heure par-ci, quarante-cinq minutes par-là, toujours en déplacement. Il faut dire que son bureau, c’est cette Audi S4 noire, qu’il conduit avec une nervosité maîtrisée. A l’intérieur, deux câbles d’alimentation, un pour son iPhone, et l’autre pour son Black­Berry. Sur la banquette arrière, un siège enfant. Mais ça, c’est une affaire privée.

Mabrouk Merrouche est éducateur. Spécialisé dans les mineurs délinquants ou en voie de marginalisation. Il travaille au sein d’une structure qu’il a développée, appelée «Reset», pour «renfort socio-éducatif et thérapeutique». Elle propose d’assurer le suivi dual, à la fois éducatif et psychothérapeutique, de certains cas difficiles, notamment à la sortie des tribunaux pour mineurs. Jusqu’à présent, Mabrouk Merrouche travaillait en tandem avec le pédopsychiatre vaudois Jean-Claude Métraux. Mais, dès cette année, Reset sera amenée à évoluer, et notamment à travailler à Genève, où d’autres thérapeutes interviendront.

Plus simplement dit: dans la voiture de Mabrouk Merrouche, le siège passager est souvent occupé par des petites frappes, qu’il va chercher «jusque dans les caves» pour les ramener, qui à son psy, qui à telle école spécialisée, qui à ses parents. Parce que la réinsertion, c’est aussi apprendre à honorer ses rendez-vous et ses engagements, et respecter son père et sa mère. Mabrouk Merrouche est un éducateur ambulant. Qui roule de quartier difficile en institution spécialisée, et passe sa vie au téléphone.

Sans doute sa plus grande force réside-t-elle dans le réseau qu’il entretient, dans les quartiers difficiles, où tout le monde le connaît. A Lausanne, quand il entre dans un centre de détention pour mineurs, les jeunes viennent tous le saluer. Et c’est ce réseau-là qu’il peut mobiliser, par exemple, pour localiser un jeune qui se serait volatilisé.

Ce mardi matin, Mabrouk Merrouche nous accueille sur le siège passager de son bureau. Trente minutes ici, quarante-cinq minutes là. Un rendez-vous au Centre d’orientation professionnelle, pour évoquer le futur d’un garçon qui vient de mettre un couteau sous la gorge d’un autre. Puis dans le bureau du directeur d’une école spécialisée, pour recadrer un petit voleur de scooter. Vers midi, on ira manger des tacos avec un jeune sans emploi, sans formation et sans revenu.

Entre deux rendez-vous, on improvise. Toujours au téléphone. «T’es où? Je suis dans ton quartier dans cinq minutes. Je te rappelle quand j’arrive.» Vingt minutes sur le trottoir avec un apprenti délinquant, juste le temps de prendre contact, recadrer, montrer qu’on est présent. La nervosité maîtrisée, ce n’est pas seulement sa façon de conduire, c’est aussi sa manière d’être. Dans le verbe et dans le geste. Direct, sûr de lui, impatient, coriace. Et aussi, rassurant, droit, autoritaire.

«Les jeunes comme ça, il faut les talonner, mettre la pression, leur faire sentir qu’on est toujours derrière, qu’on les surveille, mais aussi qu’on s’intéresse à ce qu’ils font. C’est un travail que plus personne ne fait, ni les parents, ni les éducateurs. Les institutions, elles donnent des rendez-vous une fois par semaine, et entre deux, il ne se passe rien.» Mabrouk Merrouche, lui, est un partisan du suivi intensif. Et encore, «même pas intensif, mais juste naturel». C’est sa manière de créer du lien.

«Je ne sais pas où on en serait aujourd’hui sans lui», dit la mère d’un jeune. «Il était la seule figure d’autorité que mon fils acceptait. Quand il a trouvé un travail, M. Merrouche l’appelait presque tous les jours, lui demandait s’il était bien arrivé à l’heure, ce genre de choses. Des questions qu’on n’avait plus la possibilité de poser en tant que parents, nos rapports étaient devenus impossibles. Mais de la part de M. Merrouche, notre fils l’acceptait très bien.»

«Il a une capacité très particulière à entrer en relation avec les jeunes en grande difficulté», estime Liliana Chiacchiari, l’une de ses amies et collègues. «Il arrive à repérer en eux leurs bons côtés, ceux que ces jeunes-là font tout pour nous cacher. Il se consacre ensuite à mobiliser le plus possible ce côté positif. Dans la relation qu’il établit, il ne se donne jamais un rôle qui n’est pas le sien. Il ne joue pas au psy, par exemple. Il est toujours lui-même, très empathique, et en même temps, très cadrant.»

Par exemple, dans le bureau du directeur d’école, avec le petit voleur de scooter: «Enlève ta veste», «tiens-toi droit», «parle plus fort», «va m’attendre dehors». Et le garçon de 16 ans de toujours s’exécuter en souriant. Pas de condescendance, pas d’ambages, pas de périphrase. Et en même temps: «T’as dormi où cette nuit?», «Ça va mieux ton cou?» Il y a quelques jours, le petit voleur s’est fait lacérer la gorge par une belle-mère mauvaise, sous le regard démissionnaire de son père. A présent, il dort «à droite, à gauche». Et accuse un retard scolaire tel que, bientôt, l’école spécialisée ne pourra plus rien pour lui.

Dans la voiture, entre deux coups de fil, on l’écoute nous parler de la misère du monde. Ces gosses en rupture de tout, issus de familles hautement problématiques. Des situations de détresse économique et psychologique. Et cette petite criminalité qui flirt avec la grande. Il évoque des parents coupables, des parents désespérés. Il ne fait pas de généralités, ne juge jamais, mais constate, regrette, avec une franchise parfois brute.

Les jeunes, eux, apprécient son engagement à leurs côtés, et cette prise en charge très pragmatique qui l’amène, parfois, à faire la tournée des garages et des bistrots pour leur trouver un petit boulot. Ou à les emmener manger une pizza avant de les conduire chez le psy. «Quand on a 16 ans, on a la rage et l’impression que personne ne nous comprend», dit l’un des jeunes qu’il a suivis, et avec lequel il est resté ami. «Mabrouk, il ne prend personne de haut. Il est autoritaire, il s’énerve des fois, mais il donne des bons conseils, et il nous aide vraiment. C’est pas un faux-cul, il nous comprend. Et c’est aussi lié à sa propre histoire.»

Mabrouk Merrouche est né à Montbéliard, dans un quartier «où les Arabes marchaient entre eux». Des parents venus d’Algérie pour travailler chez les sous-traitants de Peugeot, huit frères et sœurs, et son père qui ramenait 1200 euros par mois. «Dès que j’ai eu l’âge de lire et d’écrire, c’est moi qui remplissais les formulaires pour l’administration.»

Il aurait voulu faire une école de commerce, pour «travailler dans les affaires». Mais il est tombé dans le social «par hasard». A force de monter des projets d’animation culturelle dans ce coin du Jura français où lui et les siens n’avaient droit à rien. Certains de ses amis ont fini par tomber dans le grand banditisme. D’autres sont pluri-diplômés et cadres supérieurs dans des multinationales.

Lui, à 43 ans, il roule en Audi et vit à Lutry. Là où il est sûr de ne pas trop croiser «ses» jeunes. «Quand j’étais éducateur en France, dans les quartiers, je vivais et je travaillais au même endroit, alors ça faisait trop de lien. Lutry, au début, j’avais pas vraiment l’impression de faire partie du paysage, c’est plein de bobos. Mais au moins, c’est tranquille.»

Il raconte encore comment il a toujours voulu travailler en Suisse. «Quand j’étais jeune, avec mes potes, on se faisait refouler dans les bars, à cause de notre gueule. Alors on prenait la voiture, et on sortait en Suisse, à Delémont. Là, on a toujours été bien accueillis. On aimait bien aller à Bienne, aussi, on l’appelait la petite Zurich. J’ai toujours pensé que la Suisse intégrait beaucoup mieux les minorités. Il y a plus de mixité et, comparé à la France, il n’y a pas de chômage et pas de discrimination. Il faut bosser pour vivre bien, mais on trouve du travail si on veut. Pour moi, c’est vraiment une terre d’opportunité.»

Il y a quelques années, Mabrouk Merrouche est tombé amoureux d’une jeune femme russe, alors qu’il passait des vacances fêtarde «de célibataire endurci» en Espagne. Elle vient le rejoindre à Belfort, ils se marient, et très vite il décide que c’est en Suisse qu’il veut installer sa famille. Il y trouve rapidement du travail. Aujourd’hui, Mme Merrouche est hygiéniste dentaire, et maman d’un joyeux petit garçon de 4 ans qui «connaît tout le monde à Lutry».

«Il reste très discret sur sa vie privée», dit l’un de ses proches. «Des fois, on a l’impression que c’est sa manière de protéger sa famille.» Comme il protégerait une ressource secrète, le lieu où il dépose les armes, et cette nervosité maîtrisée qui fait sa cuirasse professionnelle.

Dans sa voiture, le siège passager est souvent occupé par des petites frappes