Il y a des disparitions qui vous plongent dans un sentiment étrange: celui d’assister à la fin d’un monde. C’est exactement celui-ci qui nous saisit, pour peu que l’on ait au moins un demi-siècle au compteur, en apprenant la mort, le 21 décembre, de Fernande Grudet, plus connue sous son nom de guerre, Madame Claude, tenancière française de maison close.
Elle avait 92 ans; était la plus célèbre proxénète de l’après-guerre; avait été à la tête d’un réseau de prostituées de luxe dans les années 1960 et 1970. Comme le dit Wikipédia – car Fernande Grudet y a sa page, en français, en anglais et, nota bene, en persan – son réseau fournissait dignitaires de gouvernement, diplomates et hauts fonctionnaires. Pareille clientèle engage… et les confidences qu’elle est susceptible de faire sur l’oreiller, sans parler du degré de compromission à laquelle elle s’expose, intéressaient évidemment les services secrets et ceux de la police. Qui assurèrent à la petite entreprise un degré certain et un certain degré d’impunité.
Affabulatrice patentée, Madame Claude s’invente, dans son autobiographie, une fratrie de frères fictifs élevés chez les jésuites, une jeunesse héroïque de résistante. Bref, on a le sentiment d’avoir face à soi un de ces personnages fantomatiques à la Patrick Modiano. Et l’on ne s’étonne pas de pointer, dans la riche timeline Twitter des journalistes qui annoncent sa disparition, le tweet de Denis Cosnard, journaliste économique au Monde et grand spécialiste du monde interlope de Modiano, précisément.

Nous évoquons ceux qui annoncent la mort de cette figure du temps jadis et, on s’en doute, ce sera, parmi tous les twittos qui s’expriment – peu de femmes, et pour cause, dans cette compétition – à celui qui servira au public les jeux de mots les plus grivois. Par charité d’âmes pour les intéressés – il y a des Suisses parmi eux – on ne citera pas ces micromessages jaculatoires: trop attendus, trop lourds, trop machistes.
Un tweet gagne tout de même la palme de la curation contextuelle: celui du dénommé @gregau34, qui écrit: «Ultime raffinement #Madame Claude casse sa #pipe le 21/12/2015 alors que c’est la #journée mondiale de l’orgasme…»

On parle de contexte, demeurons dans cette veine. Car ce qui fascine le plus dans cette information tombée ce jour, c’est à la fois son parfum comme suranné, en même temps que résonne, en arrière-fond, une petite mélodie précurseuse.
Madame Claude et son réseau, une précurseuse? Oui! C’est Wikipédia qui nous met sur la piste en notant ceci: «Le succès de son entreprise est dû à plusieurs facteurs et en particulier à deux éléments. D’abord, à la différence de la prostitution «classique» s’exerçant dans un lieu déterminé, Madame Claude a perfectionné, pour ne pas dire inauguré, un système qui consistait à mettre en relation des jeunes femmes et ce, par le biais du téléphone (d’où leur nom de call-girls). Mais surtout, elle a souvent permis à celles qui l’ont quittée de le faire sans difficulté pour continuer souvent une carrière d’actrice, de cheffe d’entreprise, ou une vie d’épouse d’un ancien client fortuné.»
Les observateurs de l’univers numérique auront repéré ici deux des composants cardinaux de la vie digitale. Le premier, c’est la dématérialisation des connexions, dans la mesure où c’est par le biais du téléphone que le contact client est accompli. Le second, c’est la conception très peu propriétaire, mais au contraire très open source du réseau de Madame Claude, qui autorise à ses membres une liberté inhabituelle pour l’époque.
En d’autres termes, Madame Claude et son monde suranné annonçaient le paradigme dans lequel nous barbotons aujourd’hui. Piquant paradoxe.