Société

Madame Lisa, la libertine libérale du salon Venusia, à Genève 

Patronne du plus grand salon érotique de Genève, Madame Lisa défend une approche libertaire du métier et se rit de l’hypocrisie de l’Etat

On sonne au 2 rue Rodo, l’adresse du salon érotique Venusia, qui propose depuis 2006 ses services dans un coin sans histoires de Plainpalais, juste en face d’une école. Une femme à l’accent slave et en dessous mauves nous mène dans un petit salon, là où les clients sont invités à faire leur choix parmi les filles disponibles. Puis nous rejoignons le minuscule bureau de la patronne. Mme Lisa y est affairée à son PC, dans un joyeux capharnaüm. On notre un ouvrage sur le management et un autre sur le Kamasutra.

Un jeune homme passe la tête entre la porte pour une histoire de matelas. C’est le fils aîné de la Française. «Dès qu’il y a de l’argent et du sexe, tout se complique. Tant qu’à faire, mieux vaut travailler en famille», dit Mme Lisa, désignant son fiston. Le garçon, employé comme assistant, a appris de sa mère qu’elle se prostituait quand il avait 6 ans. «Je fais un métier un peu spécial, qui permet à des hommes de lâcher la pression et de revenir à la maison en étant disponible pour leur famille», avait dit maman.

 Mélange dangereux, l’argent et du sexe ? «Oui, dans le sens où gagner des milliers de francs en très peu de temps peut faire perdre le nord à une fille qui n’a jamais connu cela». Lancé en 2003, le salon Venusia est un véhicule pour des indépendantes. Quelle que soit leur prestation, elles payent un prix fixe à la patronne : 63 francs pour chaque passe. Les offres ont chacune leur prix, qui figure sur un «menu» proposé à l’entrée ainsi que sur le site du bastringue. «Une fille qui donne plus, doit recevoir plus d’argent, c’est normal», dit celle qui dans son premier job genevois n’avait pas supporté d’être taxée à 50% des passes qu’elle vendait. La valeur de l’argent ? C’est la pierre de touche de cette libertine libertaire. Certes, la Suisse autorise la prostitution, ce qui est positif, confirme cette Rochelaise née d’un père docker et d’une mère ostréicultrice, mais elle entrave une compétition libre du marché «en édictant des règles différentes selon les cantons» et en ne permettant pas aux tenanciers de salons de faire leur publicité librement. «Je n’ai pas le droit de faire figurer sur mon site la prestation d’une fellation naturelle, pour des motifs sanitaires. Et les filles roumaines peuvent travailler dans le canton de Vaud, mais pas à Genève (l’accès des Roumaines et des Bulgares au marché du travail est soumis à des quotas jusqu’en mai 2016 : ndlr)», s’offusque cette cheffe de PME.

Le puritanisme l’énerve. Les affiches de Venusia, dont la propriétaire assure elle même la création, subissent régulièrement la censure. Celles de 2010, représentant une pipe (pour 160 francs) avaient été refusées au motif de la loi sur la publicité pour le tabac. Mme Lisa a répliqué avec une moule. Son projet récent d’affiches sur les «convertisseurs de branleurs» (mieux vaut coucher avec une prostituée que se masturber devant Internet) ne passe pas la rampe auprès des communes du crû. L’excuse de la ruralité pour les interdire, la fait ricaner. «Une bonne partie des clients du Venusia vient de la campagne», persiffle la maquerelle, que ce nom ne gêne pas, puisque son sens – «celle qui retire ses revenus du travail du sexe» – décrit correctement son activité.

 

 

 

 

Mme Lisa a connu un début de vie dans une famille chiche, mais très aimante, pour ensuite subir la galère financière avec son premier mari. A 23 ans, elle travaille dans la confection et découvre la prostitution sans le savoir. «Une amie m’avait invitée chez elle. Il y avait là un Monsieur et elle m’a juste demandé de me laisser faire. J’ai passé un moment fantastique auprès d’un homme très prévenant. Le lendemain, j’ai trouvé une enveloppe d’argent dans mon sac à main. J’étais surprise.»

 

Le sexe pour de l’argent, qui offre la sécurité à sa famille, est une révélation. Lisa est désormais mère d’un autre garçon et son couple part à la dérive. Elle tourne dans des films porno, qui «salissent» plus. «La femme y est sous pression, elle exécute les demandes du réalisateur, du caméraman, elle subit. Dans la prostitution, c’est le contraire : la femme est aux commandes ; c’est elle qui accepte ou non le client ; elle qui gère le plaisir de ce dernier ; elle qui fera en sorte qu’il éjacule ou non.» Lisa, qui décrit son salon comme son 4ème enfant (son 3ème est une fille), dit aimer son métier. «Quand je suis avec un client, je donne beaucoup de moi et en général cela provoque en retour beaucoup de gestes et d’engagement. Avec tous ces hommes, j’ai appris et découvert énormément de choses.»

 

Durant la passe, les masques tombent, «limite si le client ne te traite pas de chienne, pour après te vouvoyer à nouveau. Mais moi, dès le moment où j’ai vu un homme nu, je le tutoie». Dans le fumoir du Venusia, des filles passent poser des questions. L’une d’elle a un problème avec sa machine à cartes. «Il n’y plus de papier, c’est tout. Attention à ne pas facturer deux fois». Les femmes font ensemble entre 20 et 80 passes par 24 heures. Elles sont plutôt jeunes, françaises en majorité, et viennent souvent se prostituer quelques semaines seulement. «C’est une décision qui a en général été imposée pour des raisons économiques et non pas un but rêvé en soi, admet la Rochelaise. Pour une fille qui supporte mal cette activité, c’est tenable s’il y a un objectif, sinon ça peut mener à la destruction.». La frontière sert utilement de paravent à des femmes qui ont une autre activité en Europe.

 

Il y a quelque temps, la patronne qui vit à Genève avec son mari (un ex-client suisse rencontré dans un «bar descendant» parisien- un club échangiste - où elle travaillait), s’est surprise à révéler son activité dans un lieu chic. C’était à la Nautique, lors d’un événement autour du cigare. «Et vous, quelle est votre activité ?», a demandé un Monsieur. «Propriétaire d’un salon érotique», a répondu Madame Lisa, qui se dit fière de son travail, mais préfère taire son nom de famille, par égard pour ses enfants.

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