Elle dit: «Bien sûr, ici, c'est la crise la plus aiguë de ces dix dernières années. Ce n'est pas une question d'ampleur, mais d'intensité. Jusqu'à maintenant, les conditions économiques se dégradaient régulièrement. Cette fois, tout arrive d'un seul coup. Rien qu'au marché noir, le prix du dollar a presque triplé en deux semaines. Les gens s'empressent de dépenser leurs roubles dans les magasins d'Etat qui n'ont pas eu le droit de relever leurs prix en conséquence.»

Suissesse établie à Saint-Pétersbourg, Madeleine Lüthi est bien placée pour parler de la crise russe au quotidien. Elle a fondé, en 1993, le Centre suisse saint-pétersbourgeois. Grâce aux dons et aux bénéfices que cette structure engrange, la jeune femme parvient à aider et à suivre plus de 300 personnes âgées. Ces gens-là viennent de tous les horizons – parmi eux, la petite-fille de Dostoïevski. Ils ne survivraient plus sans son aide, leur situation étant devenue à la fois inextricable et emblématique. «Généralement, leur pension s'élève à quelque chose comme 300 roubles par mois, explique Madeleine Lüthi. Avant la crise récente, cela représentait 75 francs suisses. Aujourd'hui cela ne vaut plus que 50 francs. Leur pouvoir d'achat a baissé en conséquence. Ils font la queue devant les banques pour toucher leur pension. Mais le mécanisme de trappe des liquidités est impitoyable: les banques n'ont plus de roubles à distribuer, et les pleurs de babouchkas n'y feront rien. On leur a promis d'augmenter leur pension. Mais à quoi bon, puisqu'ils n'en voient pas la couleur? Pendant ce temps, les météorologues prévoient que l'hiver sera particulièrement froid. Ce qui m'inquiète, c'est que ce genre de problèmes risque de toucher d'autres couches de la population. La fermeture des magasins, par exemple, est en train d'entraîner dans le chômage technique de nombreux employés. Ces gens sont désespérés et aigris, mais ils ne savent pas contre qui exprimer leur colère…»

Comment passe-t-on du calme de l'Emmental bernois à la tourmente actuelle de la Russie? Madeleine Lüthi naît il y a 32 ans. Son grand-père travaille à Tilsit, mais ses parents, professeurs de langue et de littérature, lui ouvrent les portes de la culture russe. Jeune fille, elle commence par se pâmer devant Docteur Jivago. Ou rêve d'imiter les danseuses étoiles du Bolchoï et du Kirov. A moins que ce ne soit la musique classique qui ait allumé puis nourri sa flamme pour la Russie.

Quand elle commence son gymnase en section économique à Berne, elle a de l'ex-URSS une vision assez romantique à mille verstes de son travail d'aujourd'hui. Elle déteste la comptabilité dont elle pense ne jamais avoir besoin dans sa vie, comme elle s'en souvient en souriant. En quête du «sens de la vie», comme elle le dit, elle entre en faculté de théologie. Après l'étude du latin, du grec et de l'hébreu, elle éprouve le désir d'apprendre une langue vivante. Elle prend donc une année sabbatique pour partir apprendre la langue de Pouchkine. Ses premiers amis russes sont aujourd'hui ses collaborateurs.

En 1988, à l'ouverture des archives soviétiques, elle devient la première femme à pouvoir pénétrer dans les séminaires de moines orthodoxes, et rédige son travail de licence sur l'Eglise russe au XXe siècle. Son carnet d'adresses s'épaissit. Elle parvient à organiser des voyages culturels en Russie alors que le bureau officiel Intourist règne encore en maître sur ce marché.

1991. La misère est aggravée par la libéralisation des prix. Madeleine Lüthi essaye de porter secours aux plus nécessiteux. Elle commence par redistribuer les quelques bénéfices issus de ses opérations touristiques, par souci «d'appliquer les principes de charité chrétienne». Pour prolonger ses premiers essais, elle fonde, en 1993, le Centre suisse par une suite de hasards assez rocambolesques. Un jour qu'elle cherche à se rendre à un congrès d'historiens russes et que tous les vols sont complets, elle réussit à embarquer en se casant entre les deux toilettes de l'avion. C'est là qu'elle fait la connaissance d'une personne qui avait vu sombrer ses projets humanitaires: l'homme avait acheté un appartement à la rue Marat, payé cash, mais le propriétaire, grâce à ses appuis mafieux, soutenait que le contrat n'était pas valide. Madeleine Lüthi se débrouille pour arranger le tout, entre en possession des locaux. Les mêmes qui abritent le Centre aujourd'hui.

La vocation de cette institution est double. La première est d'organiser des voyages culturels alternatifs – vie dans une famille russe, cours de langue et de civilisation, visites d'hôpitaux ou d'écoles, rencontres avec des politiciens et des intellectuels locaux, consultations légales pour la fondation d'entreprises en Russie, service de visas et d'invitations… L'autre mission du Centre est plus directement humanitaire: parrainer des projets d'entraide. Pour ce faire, le Centre réinvestit ses gains touristiques, mais bénéficie aussi de dons versés tant par des entreprises suisses que par les milieux ecclésiastiques. Un fonds spécial, enfin, travaille à la rénovation d'hôpitaux et d'orphelinats.

Paradoxe: à Saint-Pétersbourg, la crise épargne les institutions comme celle de Madeleine Lüthi puisque tous leurs revenus sont libellés en devises étrangères. Le Centre suisse en a même profité pour acheter deux téléphones à des prix dérisoires, et songe à remplacer son minibus qui vient d'être volé. Par contre, la jeune Bernoise redoute que les Occidentaux, effrayés par l'instabilité du pays, décommandent leurs séjours et privent ainsi indirectement son fonds humanitaire de ressources plus que jamais nécessaires. Malgré les récents problèmes de l'ambassade suisse à Moscou, Madeleine Lüthi ne craint pas pour sa sécurité même si elle vient d'être nommée consule générale honoraire, et qu'elle prépare, à ce titre, un festival culturel suisse et l'ouverture d'un consulat helvétique dans l'ancienne Leningrad.

Pour le moment, Madeleine Lüthi ne croit pas à des bouleversements politiques majeurs. Le retour des communistes? «Trop tard. Trop d'argent a été investi à Moscou; la jeune génération est trop attachée aux libertés récemment acquises. A moins qu'un homme fort, issu de l'armée, ne soit plébiscité.» Quand on l'interroge sur ce qu'elle pense d'un grand soulèvement, les paroles de Madeleine Lüthi font écho à un certain fatalisme palpable dans une Saint-Pétersbourg où les gens parlent beaucoup plus de leur vie quotidienne que de politique. «Un grand chambardement? Je ne pense pas non plus. Les gens que je côtoie ont une longue tradition d'oppression, une longue expérience de la patience. La vie n'a jamais été facile. Le siège de Leningrad, par les nazis qui affamèrent la ville pendant 900 jours, est encore gravé dans toutes les mémoires. Pendant ces années noires, le peuple russe a développé d'autres valeurs que l'argent ou la carrière… Ils ont appris à développer des réserves humaines dans des conditions inhumaines.»

Collaboration: Stéphane Bonvin

Schweizer-Zentrum St. Petersburg, Madeleine Lüthi, 3000 Berne.

CCP: 30-142568-0 mention «Hilfsfonds» pour participer aux actions humanitaires du centre.