Il est trop souvent réducteur de vouloir diviser le monde en deux catégories, mais chez les défenseurs des animaux, il y a ceux qui n’arrivent pas à s’engager parce que trop sensibles devant leur souffrance, et ceux qui ont choisi de ne pas détourner le regard. Madline Rubin, qui dirige depuis quinze ans en France l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), a, elle, décidé d’agir.

Peu importe qu’elle ait à affronter en permanence ces images insoutenables de renards traqués dans leurs terriers ou de cerfs abattus à bout portant dans les chasses privées: «Ça me donne de l’énergie plus qu’autre chose, c’est une colère qui me pousse à réagir. J’ai toujours réussi à me protéger, puis à me servir de ces émotions négatives. Et j’ai une capacité de travail qui me permet de tout encaisser.»

La belle histoire classique de la petite fille qui aimait tellement les animaux qu’elle voulait devenir vétérinaire a mué… Madline Rubin a désormais le cuir bien épais. Derrière sa douceur apparente se cache une véritable guerrière.

Le combat d’une vie

Une vertu nécessaire dans sa lutte qui ressemble au combat d’une vie. Contre les institutions, déjà. L’Aspas a la procédure facile, gymnastique obligatoire pour faire bouger les choses. Les annulations d’arrêtés d’abattage des renards sont ainsi de plus en plus médiatisées. Ce n’est pas pour autant que la mission est plus facile qu’à ses débuts.

«C’est vrai pour le renard, parce que son image a beaucoup changé auprès du grand public et des agriculteurs, mais c’est aussi plus compliqué. Certaines procédures juridiques, qu’on gagnait systématiquement il y a dix ans, on ne les gagne plus aujourd’hui parce que les ministères et préfectures se sont adaptés en changeant les textes. Le dossier du loup est un exemple type. En 2005, on gagnait tout le temps. Aujourd’hui, on n’attaque même plus, le plan loup général a été tellement modifié qu’on n’a plus aucune chance.»

Elle doit aussi se frotter aux traditions françaises. Cet été, des chasseurs et des éleveurs sont venus manifester devant le siège de l’association à Crest, dans la Drôme: 750 personnes, des tracteurs, des vaches, des moutons, dans une ambiance presque tranquille – la presse était présente, il était impensable que les chasseurs exhibent leurs travers face caméra.

C’est hélas un peu plus sévère au quotidien, avec insultes en ligne, menaces de mort anonymes avec lettres tapées à la machine et caractères découpés dans les journaux, et fantasmes de gars pas très fins «qui voulaient m’attacher à un arbre et me faire des trucs, si j’ai bien compris», sourit-elle. Des intimidations cependant assez sérieuses pour déclencher un constat d’huissier. Elle est aussi devenue experte en changement de pneus: «Je dois en être à six en deux ans, des grosses vis qui les ont crevés, à chaque fois.»

Les raisons de la colère? L’Aspas a récemment racheté 500 hectares de forêt, une ancienne chasse privée en cœur de Drôme pour un projet baptisé «Vercors Vie Sauvage». Des chasseurs ont protesté, des agriculteurs aussi, persuadés que l’association veut confisquer des terres exploitables pour les «mettre sous cloche», quand bien même il n’y a jamais eu d’exploitation dessus. Le rachat était ambitieux, pour un coût pharaonique: 2,3 millions d’euros, financés par le simple appel aux dons privés. Certains à six chiffres, mais aussi «des petites mamies qui ont économisé pendant trois mois pour nous donner 30 euros», jure-t-elle, un engouement populaire au final étonnant.

L’objectif est clair et annoncé: la protection du territoire, sa libre évolution, pour éviter les coupes rases et autres abus, sans pour autant l’interdire aux promeneurs. On est ici loin d’une version extrême des amoureux de la nature. Madline Rubin n’est pas végane, ni une ennemie de l’espèce humaine, même si elle saisit bien la radicalité des plus jeunes.

Au coup de cœur

«Que certains en arrivent à détester leur propre espèce, c’est d’abord un manque de maturité. Mais je comprends qu’ils se sentent démunis et désespérés. Ce n’est pas dirigé contre l’humanité, juste envers ceux qui ont le pouvoir et qui n’en font pas assez. C’est de l’impuissance, je le vois bien avec nos stagiaires en service civique… Ils ont envie que leur job et leur vie aient un sens. Leur profil est totalement différent de leurs aînés de dix ans.»

L’association compte désormais 18 salariés pour un budget annuel de 800 000 euros. Aucune subvention publique, seulement des donations, quelques indemnités juridiques et une mobilisation citoyenne qui va grandissant avec le temps (14 000 adhérents). Pas de démarchage, ni tracts ni campagne marketing, mais du bouche-à-oreille et des gens qui fonctionnent au coup de cœur. On évoquait le combat d’une vie. Elle confirme «ne jamais décrocher, sept jours sur sept».

Et quand bien même elle le voudrait, il y a toujours quelqu’un – en toute bienveillance – pour lui envoyer une photo ou une info. Ça ne devrait pas s’arrêter: elle voit que la mobilisation est en hausse, face à la sixième extinction de masse annoncée. Déjà quinze ans de lutte pour Madline Rubin, mais ce n’est sans doute que le début.


Profil

1980 Naissance à Guilherand-Granges, en Ardèche.

2005 Devient directrice de l’Aspas.

2010 Premier achat de terres par l’Aspas.

2019 Aboutissement du projet «Vercors Vie Sauvage».


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