Gabriel Doublet, maire de Saint-Cergues, plaide pour plus de convivialité entre Suisses et Français et les invite à faire la fête à la douane

Cet élu atypique veut mettre un frein à la frénésie immobilière

Il nous entraîne jusqu’à la douane de Monniaz, entre Jussy et Saint-Cergues, là où il a grandi. Son grand-père, aujourd’hui décédé, y fut douanier. «Je le revois assis dans son fauteuil», se souvient-il. Le bâtiment a été rafraîchi avant d’être converti en logement social. Côté suisse, l’édifice accueille encore la «volante». Gabriel Doublet accepte de poser là, pour la photo. «Mon grand-père a participé à la bataille des Glières contre l’occupant allemand. Beaucoup de maquisards savoyards ont été promus douaniers à la Libération, une façon de les récompenser», explique-t-il.

Monniaz, lieu de mémoire pour le jeune Gabriel, s’est muée en terre d’avenir pour l’élu qu’il est devenu. Les 20 et 21 juin dernier, c’est ici qu’il a organisé une fête de la frontière avec ses homologues, les maires de Jussy, Presinge, Juvigny, Machilly. 5000 personnes pendant tout un week-end (la nuit aussi) à festoyer d’un champ à l’autre (banquets, danse, musique, courses de bottes de foin). «On remplissait un verre en Haute-Savoie, on allait cinq mètres plus loin trinquer à Genève.» Belle amitié franco-suisse, loin des rancœurs, du repli prôné par certains, des slogans venimeux. «Au fond, je ne suis pas pour une suppression de la frontière mais pour sa célébration», dit-il joliment.

Il rêve de ces kermesses grand-genevoises qui se généraliseraient partout où la ligne, la limite, le trait figurent. «Le Grand Genève est perçu comme trop technocratique, institutionnel, abstrait. Il lui faut des éléments de preuve, le CEVA en sera un en 2019, il lui en faut d’autres, comme tous ces échanges non formels entre citoyens, entre élus.»

Lui est ami avec Josef Meyer, le maire d’en face, de Jussy. Ensemble, ils fabriquent des corridors biologiques pour que la faune se déplace et que la flore se répande, ils invitent les conseillers d’Etat sur les Voirons à regarder de si haut comme cette région est belle en dépit de ses poumons verts gangrenés par le béton, ils discourent lors des fêtes nationales dans le pays de l’autre. Le premier août 2015, Gabriel Doublet a été invité à prendre la parole à Cologny. «La peur de ma vie, un Frouze allait donner la leçon?» ironise-t-il. Il appelle ce soir-là «à mieux se re-connaître de part et d’autre car la qualité de nos liens s’est hélas peut-être distendue avec le temps». Il rappelle «que tous les Français ne sont pas fainéants ni arrogants, que tous les Suisses ne sont pas des profiteurs, qu’il faut rire de ces clichés et réapprendre à nous taquiner comme nous avons toujours su le faire». Son épouse est Suisse, ses deux filles (2 ans et 10 mois) sont Suisses. Il fut très applaudi.

Gabriel Doublet, 38 ans, licencié en droit à Paris, n’a pas réellement eu le temps de devenir le professeur de littérature qu’il rêvait d’être. Les affaires locales l’ont attrapé en 2009 lorsque, «cataclysme à Saint-Cergues», le maire se retire tout à coup. Gabriel se retrouve tête d’une unique liste et donc papable. Il devient maire d’une commune de 3500 habitants (réélu en 2014). Un coup de fouet dans le landerneau haut-savoyard. Parce que le nouvel édile va rompre avec les comportements ancestraux des notables de France voisine, dont certains ont de fortes accointances avec le cercle fermé des promoteurs locaux. Ces maires installés construisent à tout va, «tuent les villages et en font des cités-dortoirs» pour attirer les salaires en francs suisses et les Genevois mal logés chez eux.

Un frontalier rapporte en moyenne 1500 euros à une commune française au titre des fonds frontaliers. Une manne. «Je ne crache pas dans la soupe, souligne Gabriel Doublet, Saint-Cergues perçoit chaque année 950 000 euros grâce aux rétrocessions. Mais il faut cesser le mitage et densifier. Les Genevois ont ouvert une sorte de trame verte autour de leur ville, zone sanctuarisée, pourquoi n’aurions-nous pas la nôtre?»

Le maire veut garder la main sur une urbanisation galopante et le plus souvent anarchique. Il a donc fermé les vannes du Plan local d’urbanisme, qu’il a jugé trop permissif, et osé déclasser des terres constructibles pour les passer en zones agricoles. Une première dans la région. «Ça ne plaît pas à tout le monde et je ne me suis pas fait que des amis», indique le maire. Des propriétaires ont porté l’affaire devant la justice et elle est remontée jusqu’au Conseil d’Etat, la plus haute juridiction administrative en France. Cinq années de procédure. Et ce n’est pas fini. Le maire ne lâche rien, il tient à sa trame verte.

Retour à la légèreté. Gabriel Doublet qui danse en juin sur la frontière aime à sourire même en parlant de sécurité routière. Il a fait le buzz (les télés nationales sont venues) l’hiver dernier en installant des panneaux signalétiques pour le moins drôles dans le village. Puisque les dos-d’âne et les radars n’ont pas limité la vitesse des automobiles, des personnages de bande dessinée ont été apposés. Avec des slogans accrocheurs, du type: «A 100 mètres des poulets», «Traversée de containers sauvages», «Ralentissez vous allez fâcher mémé» (munie sur le panneau d’un pistolet). Humour parfois noir qui a plu ou déplu. «Mais on a parlé des dangers liés à la circulation», se félicite Gabriel Doublet.

«Maire est un sacerdoce, soutient-il. Nous sommes vingt-quatre heures sur vingt-quatre des assistants sociaux, des psychologues, des policiers, nous célébrons des mariages, nous annonçons des décès.» Il est aussi, bien malgré lui, chasseur de têtes. Pour le moment, c’est d’un médecin qu’il a besoin. A l’image de beaucoup de campagnes françaises, Saint-Cergues est un désert médical. En Haute-Savoie, la demande de soins augmente plus qu’ailleurs en raison de l’accroissement de la population ainsi que de l’afflux des frontaliers qui ont récemment intégré la Sécurité sociale. Durant cette quête, Gabriel Doublet dit avoir beaucoup appris sur l’étrange éthique de certains praticiens qui exigent contre leur venue un logement gratuit, une voiture de fonction et un salaire mensuel garanti d’au moins 8000 euros. C’est finalement un médecin roumain qui soignera les Saint-Cerguois. La mairie a équipé un local et lui louera un appartement «à un prix dérisoire».

«Au fond, je ne suis pas pour une suppression de la frontière mais pour sa célébration»