Visions

À la maison, en Amazonie

Née à Neuchâtel et transplantée au Brésil, Claudia Andujar a vécu vingt ans avec les Yanomami, dont elle a photographie les transes

«Je me sentais à la maison»: en vous racontant les huit premières décennies de son existence, Claudia Andujar s'arrête de temps à autre pour ponctuer son récit avec cette formule. Elle se sentait «à la maison», dit-elle, en décrochant un emploi aux Nations unies à New York, en 1953; puis en découvrant le Brésil, deux ans plus tard; puis en arrivant pour la première fois dans un village yanomami, en 1970. Née à Neuchâtel, installée à São Paulo au bout d'une jeunesse marquée par les tiraillements et la tragédie, la photographe vivra vingt ans avec ce peuple amazonien, dont elle traduira les transes dans des images saisissantes, qui deviendront célèbres. Quelques pièces marquantes de ce travail sont accrochées par le Musée d'ethnographie de Genève dans l'exposition «Amazonie – Le chamane et la pensée de la forêt».
Rassemblées en un ouvrage rétrospectif sous le titre Yanomami: a casa, a floresta, o invisivel («Yanomami: la maison, la forêt, l’invisible»*), les photos de Claudia Andujar donnent aujourd’hui l'impression d'assister à une cérémonie chamanique de l'intérieur: l'intérieur du groupe, mais aussi l’intérieur de l'esprit des participants. Avec leur mouvement, parfois leurs superpositions et le recours au montage, ces images convoquent les dimensions suprasensibles de la réalité yanomami et les états de conscience modifiés qui y donnent accès. Mais ces équipées dans le territoire du mythe, propulsées par le rituel et les substances psychotropes, apparaissent en même temps parfaitement intégrées dans la vie ordinaire: le végétal exubérant, le cadre bâti des maisons, le lien social et émotionnel qui noue le groupe. Le contact avec l'invisible s'accompagne d'embrassades et de grands rires collectifs. Projeté au cœur du rite, le spectateur se sent à la fois tout à fait ailleurs et complètement à la maison.

Une joie à l'écart

Ambivalence: dans le Brésil de la dictature militaire (1964-1985), la joie vitale qui se dégage des premières photos prises par Claudia Andujar dans un village yanomami permet de contourner la censure frappant alors la représentation des natifs d'Amazonie. Envoyée en reportage dans la forêt avec l'interdiction explicite de photographier des Indiens, la reporter revient avec des instantanés étonnants de ce peuple qui vit sans contacts avec la modernité nationale. «La rédaction de la revue Realidade a tellement aimé ces photos, où on ne voyait pas des gens souffrants ou maltraités par le gouvernement, qu'ils ont décidé de les publier. Les images montraient qu'il existait encore des Indiens qui vivaient leur vie en étant joyeux.»Après ce premier contact, Claudia Andujar retournera chez les Yanomami avec une bourse de la fondation états-unienne Guggenheim pour un travail au long cours. Plus que les actes quotidiens de la vie ordinaire, ce qui l'intéresse sont les cérémonies où les villageois se connectent avec les fondements de leur compréhension du monde. Comment vit-elle le fait qu'en Amazonie le chamanisme est quasi-exclusivement une affaire d'hommes? «Il existait quelques femmes chamanes, que je n'ai jamais vues, mais dont j'ai entendu parler. Aujourd'hui, il y a un mouvement chez les Yanomami pour donner plus d'importance aux femmes.»Au sein de ce peuple, les différences de genre semblent être à la fois très marquées et étonnamment poreuses. «C'était la première fois qu’ils avaient un contact avec une femme qui n’était pas yanomami. Quand je suis arrivée chez eux dans mon blue-jean, ils n'arrivaient pas à savoir si j’étais une femme ou un homme. Les femmes sont venues vers moi, elles ont commencé à me toucher pour voir ce que j'étais, jusqu'à ce qu'elles palpent mes seins et qu'elles en concluent que j'étais une femme. Ce qui n'a jamais été un problème dans mon travail avec les Yanomami.» Contraste: «Lorsque j'avais montré à une revue mon tout premier travail avec des Indiens, réalisé chez les Karajá de l'île de Bananal, la rédaction n'en avait pas voulu, parce qu’à ce moment-là, dans la société brésilienne, une femme qui allait seule chez les Indiens, ce n’était pas accepté.»

Bororo et Transylvanie

La joie qu'on voit éclater dans les photos prises au début des années 70 chez les Yanomami n'est pas – on s'en doute – la condition de tous les Amazoniens. «J'étais restée un moment chez les Bororo, un peuple qui avait déjà été envahi par la population blanche et qui avait beaucoup souffert. J’avais découvert alors un autre aspect du Brésil. Pour la première fois, je voyais la souffrance qu'endurent les Indiens qui ont subi l'occupation de leur territoire et qui ont perdu les possibilités de vivre leur vie. Ça m’a rappelé ce que j’avais vécu en Hongrie lors de l'occupation par les nazis.»Flash-back. «J’ai une histoire assez compliquée», prévient la photographe. Sa mère, Neuchâteloise de Montmollin, quitte la Suisse «pour travailler et connaître le monde». Elle atterrit en Transylvanie, se marie avec un homme aisé, s'établit dans une ville qui appartient, au gré de l'histoire, tantôt à la Roumanie (qui l'appelle Oradea), tantôt à la Hongrie (qui l'appelle Nagyvarad). Enceinte, elle retourne brièvement au pays, toute seule, le temps d'accoucher, «pour que je naisse en Suisse». On est en 1931. La petite Claudia grandit en parlant français avec sa mère, hongrois avec son père, roumain à l'école, allemand avec sa grand-mère paternelle, d'origine autrichienne. «C’est comme ça que j’ai commencé ma vie. Je suis un mélange de plusieurs ethnies.»

Une âme dans la forêt

«À la maison»: dans le récit de l’enfance, cette notion se révèle singulièrement élusive. En 1939, alors que la jeune fille a huit ans, sa mère quitte le foyer conjugal. Claudia, conformément à la loi, demeure auprès de son père, qui s’emploie à interdire les visites maternelles. «Il ne s’intéressait pas à moi, fille de cette femme qui l’avait quitté. J’étais très seule dans sa maison. Je me sentais bien avec les domestiques.» L'année suivante, en 1940, la guerre entraîne le dépeçage de la Roumanie et Oradea redevient hongroise. Les nazis l'occupent en 1944. Le côté paternel de la famille, juif, est déporté et exterminé. Claudia retourne en Suisse avec sa mère.
«Toute ma vie, j’ai porté en moi le sentiment de ne rien avoir pu faire pour empêcher la dévastation de ma famille. Lorsque j’ai vu qu’une chose semblable se passait chez les Yanomami, je me suis dit que cette fois, j’essaierais de faire quelque chose pour eux, qui étaient devenus ma nouvelle famille.» On est en 1974: le chantier de la route Perimetral Norte brise l’isolement du peuple amazonien, détruit des villages, livre les Yanomami aux ravages des maladies; une épidémie de rougeole fait une hécatombe. Claudia Andujar devient activiste, s'attelle à la création d’une organisation appelée aujourd'hui Comissão Pró-Yanomami; en 1992, l’ONG obtient que les droits territoriaux exclusifs du peuple amazonien soient inscrits dans la Constitution. «Entre-temps, une autre catastrophe a commencé: l’invasion des chercheurs d’or, qui est d’ailleurs toujours en cours, bien qu’illégale.»
«À la maison»: où est-ce donc? Curieusement méconnue en Suisse, reconnue ailleurs comme une des plus importantes photographes brésiliennes, Claudia Andujar imagine terminer un jour sa vie en Yanomami. «Quand je meurs, je voudrais leur cérémonie de funérailles, pour que mon âme retourne dans la forêt et appartienne au monde.»


* Publié en français sous le titre «Yanomami, la danse des images» (Editions Marval, 2007)

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