Commençons par descendre à la cave. Et guignons à l'intérieur de l'une d'elles. Un snowboard. Un balai. Une armoire antimites - d'ailleurs inefficace puisque son propriétaire a oublié de la fermer complètement. Le tout est sobre, ordré. Pas de vieux berceau ni de réserves de bouteilles d'eau. On imagine facilement le profil de vie du propriétaire: sportif, jeune, vivant seul, rarement à la maison... Bienvenue dans le premier «immeuble réservé aux célibataires» de Suisse. Ou, pour parler comme son promoteur alémanique, dans le premier «single-roof» helvétique.

Alstätten, 10000habitants, dans la vallée du Rhin frontalière de l'Autriche. C'est un immeuble d'un beau rouge, posé tout neuf le long de la rue Oberrieter qui traverse un quartier résidentiel sans charme particulier. La route principale s'invite en voisine, la vue donne sur les contreforts autrichiens. Pour accéder aux appartements, on emprunte des couloirs extérieurs qui rappellent les motels des road movies américains. Lieu de passage, facile d'accès, sans luxe superflu, fonctionnel. Ce premier «single-roof» propose des studios ou des 2-3 pièces, tous ou presque d'une surface de 57 m2 et loué pour 995 francs (avec 200 francs supplémentaires de charges environ). Ce qui en fait un loyer «conséquent» pour le Rheintal.

Le promoteur Peter Frei s'est inspiré de l'expérience d'un ami du Vorarlberg autrichien qui, en vingt ans, a construit une centaine d'appartements pour personnes vivant seules. Le divorce touchant un couple sur deux, et chacun des conjoints partant de son côté, faute d'alchimie, on imagine que les divorcés sont les premiers locataires visés par Peter Frei. Presque: «J'imaginais que la grande partie de mes clients serait des ex-mariés fraîchement esseulés, à la recherche d'une alternative. En réalité, j'ai surtout des jeunes qui touchent leur premier salaire et qui sont pressés de quitter le cocon familial.»

Mais la vraie surprise est venue de l'engouement. Les 17 appartements, avec parquet, cuisine ouverte et une voire deux chambres, ont été loués en un tour de main sur Internet, avant même le début du chantier. «C'est une opération réussie. J'ai imaginé une marque inédite pour un prix abordable. Et ça marche», reconnaît le propriétaire. Les célibataires sont autorisés, sans devoir craindre de contrôle, à loger des invités ou l'élu de leur cœur.

Construire un tel immeuble, et l'appeler Single Roof, est-ce vraiment nouveau ou juste une manière de faire habilement son marketing? Toujours est-il que l'augmentation, dans tous les cantons, du nombre de ménages d'une personne se confirme. Plus exactement dit: le phénomène, très élevé durant les années 1990, aurait tendance à se stabiliser dans les grandes villes mais à s'étendre aux autres localités.

«Il est faux de voir dans cette augmentation le seul fait d'une individualisation de la société», analyse Christina Schumacher, sociologue au département d'architecture de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). «Aujourd'hui, les personnes qui vivent seules sont souvent veuves». Et puis, c'est tout le statut de célibataire qui a gagné en considération. «Cette forme de vie n'est plus ressentie comme déficitaire. Au contraire.» Surtout si, au lieu de parler de «célibataire», on lui accole le terme de «single», nettement moins dépressif.

A Genève, à la Société privée de Gérance (SPG), ce prototype d'immeubles ne fait pas partie de l'offre. «Mais je reconnais que l'idée est bonne. Elle répond à un besoin et la publicité ainsi faite a son pesant d'or», réagit Philippe Buzzi, directeur du secteur gérance. Dans l'agence de la cité de Calvin, où la recherche d'une adresse répondant aux aspirations de chacun confine aux travaux d'Hercule, la plus importante demande concerne les 4-5 pièces, cuisine comprise. La tendance est de vouloir habiter des espaces toujours plus vastes. «Un grand appartement est devenu un critère de prestige en Suisse, que l'on y vive seul ou à plusieurs», observe Christina Schumacher. Alors on préférera, dans la mesure du possible, parler de «toit pour single» plutôt que de «studio», un mot plus banal.

Retour à Alstätten. Deuxième étage. L'armoire s'ouvre sur une honorable rangée de cravates. Au dos de la même armoire a été greffé un écran TV géant. Oliver Hilbrand, ingénieur au Liechstenstein, occupe les lieux. Trentenaire, le jeune homme parle d'un «appartement de transition», potentiellement nécessaire à plusieurs étapes d'une vie. «Ce genre d'appartement répond à un besoin. Sur le marché, vous trouvez soit trop petit, soit trop grand mais pas d'intermédiaire pour des personnes seules qui ne veulent pas d'un maigre logis ou d'une colocation.»

Sur la rampe de l'escalier extérieur, un artiste de la région mandaté par le propriétaire a installé un genre de sculpture composé de morceaux d'acier usagés, allant de la canette de bière au bonnet de ski. Il y a aussi fait installer de petites niches, dans lesquelles chaque locataire peut déposer un objet cher, histoire, notamment, d'encourager les communications. Efficace? Oliver Hilbrand: «Avec mes horaires de travail, je ne croise guère de monde. Pour l'heure, l'immeuble n'est pas le lieu des rencontres.» Et pourtant, les appartements ont quasiment été attribués à autant d'hommes que de femmes. Ultime astuce du propriétaire pour favoriser les rencontres entre célibataires?