Chaque début de semaine, «Le Temps» propose un article autour de la  psychologie et du développement personnel. 

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Perte de contact avec la réalité, abus de pouvoir ou encore tendance à accorder de l’importance à sa «vision» sans évaluer les coûts et les conséquences… Voici trois des quatorze symptômes du «syndrome d’hubris» – expression que l’on pourrait traduire par «orgueil démesuré».

David Owen, ancien ministre des Affaires étrangères britannique et médecin, a mis en avant ce syndrome qui toucherait les puissants dans deux ouvrages à la fin des années 2000: The Hubris Syndrome: Bush, Blair and the Intoxication of Power, qui revient sur les agissements de Georges W. Bush et Tony Blair pendant la guerre en Irak, et In Sickness and in Power, dans lequel il liste les chefs d’Etat qui auraient été touchés par cette «maladie».

Si David Owen n’a évidemment pas pu prouver que les sujets dont il parle sont atteints d’un quelconque syndrome, il reprend une idée très ancienne: celle que le pouvoir altère les fonctions mentales, qu’il peut changer des personnes a priori «normales».

Voir notre chronologie illustrée de l'affaire Weinstein.

Investis d’une mission

Et pas besoin d’être chef d’Etat pour que l’hubris guette. Sebastian Dieguez est chercheur en neurosciences et neuropsychologue au Laboratoire des sciences cognitives et neurologiques de l’Université de Fribourg, auteur d’un article sur le syndrome d’hubris pour le magazine Cerveau et Psycho et d’un ouvrage sur l’ère de la post-vérité, Total bullshit!, paru en mars dernier. L’attitude de Pierre Maudet quant à son voyage controversé à Abu Dhabi le fait penser «aux raccourcis que prennent ceux qui pensent être investis d’une mission importante dans laquelle ils ne devraient pas être freinés. Ils voient ce qu’ils jugent être des «petites» affaires comme des broutilles qu’ils ont l’habitude d’écarter d’un revers de la main».

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Le pouvoir monte aussi à la tête des puissants ailleurs qu’en politique, comme en témoigne l’affaire Harvey Weinstein. «On a eu une analyse trop centrée sur le pouvoir politique parce que c’est le plus visible, juge Sebastian Dieguez. Mais d’autres positions de pouvoir peuvent impliquer qu’on cherche à vous flatter sans vous dire la vérité. Le risque est, comme pour Harvey Weinstein, de s’estimer au-dessus des règles et des éventuelles punitions, de croire en une forme d’immunité.»

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Dans des milieux comme le show-business, le risque d’abus de pouvoir semble facilité, selon Felix Bühlmann, professeur associé en sociologie à l’Université de Lausanne et membre de l’Observatoire des élites suisses (Obelis). «Dans certains domaines il n’existe pas de véritable distinction entre une personne et sa fonction, ce peut être le cas pour un sportif ou un artiste par exemple.» Conséquence? «On osera moins contester un abus de pouvoir.»

Tous concernés

Peu importe la puissance, constate Sebastian Dieguez, le «syndrome» peut se retrouver à tous les échelons de la société. «Le pouvoir, c’est prendre des décisions que la majorité n’est pas en mesure de prendre. On peut observer un excès de confiance chez un chef de rayon de supermarché. Le point de départ est de penser qu’on mérite le pouvoir parce qu’on est naturellement un chef, alors que les autres ne le sont pas.»

Quelles solutions alors, pour éviter les dérives? «Il faudrait toujours limiter le pouvoir dans le temps et ne pas l’étendre sur trop de domaines à la fois», estime Felix Bühlmann. Sebastian Dieguez propose de miser sur des structures plus horizontales en entreprise. Et surtout, de prendre conscience des limites des compétences humaines dans tous les secteurs. «On ne peut plus se dire qu’une seule personne est parfaite pour un poste. Le monde est devenu très complexe, on a besoin de tellement d’expertises.» Pour le chercheur, le rapport de notre société au pouvoir a changé: on remet les puissants en question. «Mais le problème, c’est que beaucoup ne l’ont pas encore réalisé: ceux qui détiennent le pouvoir découvrent souvent avec surprise qu’il peut être contesté.»