Histoires de vie

Des mal-aimés à louer

The Human Library propose d’emprunter des personnes cabossées par la vie pour que celles-ci racontent leur vie.Une façon de démonter les préjugés, qui ont essaimé en Grande-Bretagne

Ils sont assis chacun à une table ronde, avec une bannière en soie jaune ornée de la mention «livre» en travers du torse. La douzaine de personnes qui se sont portées volontaires pour participer à cette ­bibliothèque humaine organisée dans les locaux de l’ONG londonienne Crisis ont tous connu des passages difficiles. Certains ont pris des drogues, d’autres ont vécu dans la rue, souffrent de maladies mentales. Ils se mettent à disposition du public, qui peut les «emprunter», le temps d’une demi-heure pour en apprendre plus sur leur expérience.

«J’étais agoraphobe, raconte ­Teresa, une rousse timide aux yeux verts. Parfois, je ne parvenais pas à quitter la maison durant 12 semaines.» Pourquoi participe-t-elle à ce projet? «Pour montrer qu’il y a une personne derrière la maladie et pour dissiper les préjugés sur ce type d’affection, souvent perçue comme une forme de paresse.»

Parmi les autres «livres», il y a Mafruha, une réfugiée bangladeshie poète à ses heures; Joirute, un Lithuanien qui a une fille handicapée; ou Rafeik, un SDF drogué. Au mur, un panneau résume leurs parcours et indique si un livre est «disponible» ou «pris».

Auditoire captivé

Gordon, un ancien alcoolique et drogué de 45 ans, est le premier à se faire emprunter en ce jour de mai. «J’ai commencé à prendre de la drogue à 11 ans, raconte-t-il aux quatre personnes qui l’ont choisi. J’ai augmenté les doses, mélangé ecstas, amphétamines, cocaïne, héroïne. J’ai fait de la prison.» Un auditeur l’interrompt pour raconter son expérience d’alcoolique. Il veut des conseils pour s’en sortir. «Pour moi, le déclic a eu lieu le jour où j’ai accepté de me voir comme un drogué», explique Gordon.

A côté, Stephen, 42 ans, fait le récit de sa vie rocambolesque devant une mère et son fils. «J’ai été adopté à l’âge de 9 ans par une famille aisée. J’ai travaillé au service de la reine et pour le magasin Harrods. J’ai rencontré beaucoup de gens célèbres, je suis même parti en tournée avec Michael Jackson. Un jour, une dépression et tout s’est effondré. Je me suis retrouvé à la rue.» Son audience est captivée. «Parler de mon passé est une forme de thérapie, cela me permet de remettre les choses en perspective», notera-t-il après sa prestation.

L’organisatrice Veena Torchia ­espère réussir à démonter certains préjugés: «J’ai grandi en Afrique du Sud durant l’apartheid. J’ai vu les effets de la peur fondée sur l’ignorance.» Elle estime que la rencontre avec une vraie personne permet d’y remédier. Juliet, l’une des «lectrices», confirme cette impression: «Je me suis beaucoup identifiée à l’un des «livres», car nous avons grandi dans la même ville et avons tous deux souffert de racisme.»

150 bibliothèques humaines franchisées

Cette idée de bibliothèque humaine est née au Danemark sous l’égide de l’ONG Stop the Violence, avant d’être exportée dans une soixantaine de pays avec le soutien du Conseil de l’Europe. Mais c’est en Grande-Bretagne qu’elle a vraiment décollé, grâce à l’énergie de deux hommes, Nick Little, un bibliothécaire, et Oz Osborne, un employé d’une ONG luttant contre les maladies mentales, basés dans le comté rural de Norfolk.

«Nous avons organisé notre premier événement en 2008, se souvient le premier. Depuis, il y en a eu 150 dans le pays.» Ils ont transformé le concept en franchise. «Nous formons des organisations partenaires, comme Crisis, qui organisent ensuite leur propre bibliothèque humaine.» Comme l’objectif est de toucher les personnes qui ont le plus de préjugés, les bibliothèques se tiennent souvent dans des lieux de passage, supermarchés, gares voire dans la rue.

Quant aux «livres», ils font l’objet d’une sélection serrée. «Le but est d’avoir un groupe de gens qui représentent tous les secteurs de la société, souligne le bibliothécaire. Du séropositif au migrant polonais, en passant par les personnes transgenre ou handicapées.» Le choix des «titres» est adapté régulièrement. «Depuis le 11-Septembre, il est important d’inclure des musulmans en raison de l’islamophobie, détaille-t-il. Suite aux émeutes de l’été dernier, nous avons sollicité des jeunes délinquants noirs.» Il faut aussi prendre en compte les particularismes locaux: la bibliothèque s’est par exemple intéressée aux «chavs», un terme dépréciatif utilisé pour décrire les jeunes hommes blancs issus de la classe ouvrière. Mais il s’agit de ne pas reproduire les stéréotypes. «L’un de nos participants est un homme de 85 ans qui a fui l’Allemagne nazie à 14 ans, dit Nick Little. Lorsque le public choisit le livre «réfugié», il ne s’attend pas à cela.» Osborne: «Nous ne voulons pas dire aux gens: vous n’avez pas le droit de penser ceci ou cela. Il s’agit juste de les faire sortir de leur zone de confort.»

Parfois, la «bibliothèque» sert de lieu de transmission du savoir. «Elle permet aux gens de s’informer, d’apprendre par exemple qu’un requérant n’a pas le droit de travailler et ne va donc pas voler les emplois des Britanniques», explique-t-il. Claire Carney, qui a organisé plusieurs événements à Preston, au nord de l’Angleterre, a récolté les impressions de participants: ils ont dit avoir appris «qu’on ne pouvait pas attraper le sida par la salive ou qu’une femme aveugle peut avoir un enfant.»

Mariage gay

Nick Little et Oz Osborne reconnaissent qu’il ne sera «jamais possible de convaincre tout le monde». Parfois, les réactions sont même violentes. «Un homme m’a agressé car je lui proposais d’emprunter un livre gay et il a cru que je le traitais d’homosexuel», raconte le premier. Mais il y a aussi des réussites: «Nous sommes parvenus à faire changer d’avis un chrétien fondamentaliste sur le mariage gay.» Des bénéfices de la lecture.

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