Homosexualité

«Malgré ce que l’on pense, la Suisse n’est pas un pays progressiste»

La photographe zurichoise Elisabeth Real a suivi pendant trois ans le quotidien de cinq femmes lesbiennes pour pointer du doigt les difficultés législatives et sociales qu’elles rencontrent

Cinq lesbiennes suisses ont ouvert leur porte à Elisabeth Real, une photographe zurichoise de 28 ans. Pendant trois ans, elle a capturé leur quotidien, leurs difficultés, leurs combats. Son reportage, le premier d’une série à venir sur d’autres pays, vient d’être publié sous forme de livre de photos. Les portraits croisés de Who We Are – Lesbian Women in Switzerland, Three Stories se complètent pour dessiner la situation des lesbiennes aujourd’hui. Les images en couleur répondent aux mots, en anglais et en allemand, et les apparences laissent place aux réflexions.

Voir notre galerie de photos extraites du livre

Le Temps: Comment a démarré votre projet?

Elisabeth Real: Tout a commencé en 2011, quand je suis partie en vacances en Afrique du Sud. Dans ce pays, les lesbiennes sont violées ou tuées par des hommes qui prétendent leur donner une leçon et envoyer un message à la communauté homosexuelle. En 2008, le New York Times a écrit un article sur une footballeuse sud-africaine qui est morte dans ces conditions. Et pourtant, rien n’a changé, car le gouvernement est corrompu et les forces de l’ordre sont homophobes. Pourtant la Constitution de ce pays est l’une des plus avancées au monde! Elle est la première à s’être opposée à toute forme de discrimination, qu’elle soit envers la couleur de peau, les croyances religieuses ou l’orientation sexuelle. Je me suis alors promis de revenir pour rencontrer des femmes qui ont survécu à ces agressions et raconter leur histoire.

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Et la situation des lesbiennes en Suisse?

Je ne voulais pas être la journaliste blanche qui pointe du doigt les problèmes africains sans me questionner sur la situation dans mon propre pays. Du reste, la situation en Suisse n’est pas reluisante. Je l’avais constaté avec ma propre expérience, mais je ne savais pas à quel point c’était vrai. Mon travail révèle les difficultés que rencontrent au quotidien cinq femmes suisses. Mon projet initial a alors évolué et j’ai décidé de publier cinq livres, sur cinq pays différents. Le livre photo sur l’Afrique du Sud paraîtra l’an prochain. Ensuite, j’aimerais parler de la situation des lesbiennes dans un pays musulman où l’homosexualité est interdite par la loi, en Iran par exemple.

Les femmes passent toujours au deuxième plan, derrière les hommes, et les lesbiennes au troisième

Comment avez-vous sélectionné ces cinq femmes en Suisse?

J’ai commencé mon reportage en 2015 avec l’idée de suivre ces femmes sur trois ans, pour voir comment évoluaient leur situation, leurs espoirs et leurs rêves, leur relation avec la société et leur famille. Au final, c’est une sorte d’étude sociologique. Je voulais un couple lesbien avec enfant (Sara et Carmen, avec leur fille Joa), car ils sont nombreux mais considérés comme illégaux en Suisse et c’est un problème important. Les mères ont dû trouver un don de sperme hors de nos frontières, au Danemark par exemple. Celles qui bénéficient du don d’un ami font face à un problème légal supplémentaire: cet ami est reconnu comme le père biologique de l’enfant, il a des droits et cela empêche celle qui n’a pas porté l’enfant de l’adopter.

Et dans les deux autres cas?

Comme la religion tient une place importante en Suisse, j’ai contacté un prêtre, Wendelin Bucheli, qui a été démis de ses fonctions par l’Eglise catholique après avoir baptisé un couple de lesbiennes, Marthi et Elisabeth, dans le canton d’Uri, qui m’a mis en relation avec elles. Le dernier portrait est celui de Selina, qui a été confrontée à la violence des proches. Quand elle avait 21 ans, le père de sa petite amie a voulu la tuer. Au fur et à mesure, je me suis liée d’amitié avec toutes ces femmes, qui m’ont ouvert leur porte. Je les voyais souvent le week-end et parfois en semaine.

Vous reproduisez dans votre livre une carte réalisée par l’ILGA, une organisation LGBTI internationale, qui classe les pays européens en matière de législation et de politique d’égalité. La Suisse est au 26e rang, au niveau de la Roumanie ou de l’Albanie. Comment l’expliquez-vous?

Malgré ce que l’on pense, la Suisse n’est pas un pays progressiste. La place des femmes n’est pas suffisante. Regardez leur nombre au parlement! La société est tolérante et respectueuse de la communauté homosexuelle, mais dans la loi ce n’est pas le cas. Le mariage pour tous n’est pas encore mis en place. De plus, le contrat de partenariat en vigueur ne permet pas le recours à la procréation médicalement assistée. Et l’adoption n’est autorisée que depuis très récemment. Cette année, enfin, Carmen a pu officiellement adopter Joa. Les lesbiennes ne sont pas non plus protégées face aux discours de haine! La difficulté à changer la donne provient du processus démocratique, qui prend un temps fou pour modifier une loi et la valider à chaque étape.

Avez-vous découvert quelque chose que vous ne soupçonniez pas?

Je connaissais ces problèmes et désirais les exposer au grand jour. Ce dont je ne me rendais pas entièrement compte, c’est à quel point les femmes passent toujours au deuxième plan, derrière les hommes, et les lesbiennes au troisième. C’est évident quand je regarde le parcours de ces femmes. Une église accepte tout le monde, sauf une femme qui en aime une autre. La famille peut se comporter de la même manière. J’espère que mon travail permettra aux lecteurs de se rendre compte de leurs difficultés et qu’ils ouvriront les yeux sur ce qu’il reste à faire, encore aujourd’hui, pour que nous soyons tous égaux en droit.


Who We Are – Lesbian Women in Switzerland, Three Stories, d’Elisabeth Real.

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