«Au secours! Mon bébé ne cesse pas de crier.» Le petit dépliant distribué à l'Hôpital des enfants à Genève en dit long sur la détresse de certains parents qui ne savent plus comment réagir face à leur enfant. «Vous avez tout essayé, en vain, vous risquez de perdre vos nerfs: couchez l'enfant, quittez les lieux en fermant la porte, tentez de vous distancier et de retrouver votre calme», peut-on lire en substance. Il semble bien que les cas de perte de contrôle soient de plus en plus fréquents. Le drame de dimanche à Marly, où un père de 31 ans a défenestré ses jumeaux, en est la forme la plus spectaculaire. D'une manière générale comment des adultes en arrivent-ils à perdre totalement contrôle et quelles mesures peut-on prendre pour prévenir de tels actes de violence à l'égard des petits? Réponses de Marianne

Caflisch, pédiatre, responsable du groupe de protection de l'enfant de l'Hôpital des enfants à Genève.

Le Temps: De nombreux parents dans un moment d'énervement ont dit qu'ils allaient «jeter leur progéniture par la fenêtre». Certains passent à l'acte, peut-on l'expliquer?

Marianne Caflisch: On l'a tous dit une fois ou l'autre, c'est un phantasme assez courant. Mais un contrôle intérieur évident nous empêche de le faire. Il est très difficile de comprendre pourquoi ce contrôle fait soudainement défaut. Je pense que cela tient à une multitude de facteurs. Dans les cas de maltraitance en général on a souvent affaire à des parents dépassés. Ils peuvent être aussi sous l'emprise de stupéfiants qui ont un effet désinhibant, ou avoir des problèmes psychologiques majeurs.

– Dans le cas de Marly, la police parle de rapports violents dans le couple. Les enfants ont-ils servi de victimes expiatoires?

– Non, la violence ne leur est jamais directement destinée. Même dans les couples maltraitant il y a toujours des moments de rage et de perte de contrôle qui peuvent contraster avec des situations de demande d'aide. De manière détournée certes, ils se plaignent de pleurs fréquents. Ils disent aussi que leur enfant est agité et qu'il a des troubles du sommeil. Ce sont souvent autant de prétextes pour mettre le bébé à l'abri. Nous devons entendre cette demande et il nous arrive d'hospitaliser des petits parce que nous sentons que leurs parents sont épuisés et prêts à passer à l'acte.

– La presse recense plusieurs cas de défenestration tant en Suisse qu'en France. Les actes extrêmes à l'égard des enfants sont-ils en constante augmentation?

– Il y a chaque année des formes de passage à l'acte extrême comme l'enfermement de petits, par exemple dans une armoire, ou sur un balcon. Des cas qui restent isolés. Mais il y a d'autres formes de violence physique, comme les bébés secoués, ou psychique. Nous avons l'impression que les cas de perte de contrôle sont en augmentation d'une manière générale, même s'il est difficile de donner des chiffres. Nous voyons de plus en plus de parents dépassés par leur tâche éducative.

– Quels sont les facteurs qui fragilisent les parents?

– Les cas de maltraitance sont souvent liés à une détresse sociale, dans laquelle le chômage joue bien sûr un rôle. Les parents sont souvent isolés, ne peuvent pas compter sur une famille élargie, ou sur des voisins. Par ailleurs, ils peuvent avoir des problèmes de dépendance ou, comme je l'ai dit, une pathologie préexistante.

– Comment prévenir ces drames?

– Il faut parler aux futurs parents, dès la préparation à l'accouchement de ce qui les attend, les informer des services existants. Le pédiatre doit les aider à anticiper les moments difficiles de la petite enfance à l'adolescence, être particulièrement attentif auprès des personnes qui ont de la peine à s'exprimer. Il faut aussi leur expliquer qu'un enfant au stade non verbal dit ses besoins à travers ses cris et que cette colère est normale, elle n'est pas tournée contre eux. Et enfin qu'une demande d'aide ne signifie pas qu'ils sont de mauvais parents. Par ailleurs, les voisins ne devraient pas hésiter à demander aux familles qui semblent dépassées si elles ont besoin d'aide.