PROCRÉATION

Mamans de l’amour

L’adoption par des couples homosexuels est débattue aujourd’hui au Conseil des Etats. Des lesbiennes, mères de deux petites filles, racontent leur parcours

Clara*, petite blonde énergique de 3 ans, ouvre la porte en sautillant à côté de sa maman Nathalie*. Blonde, elle aussi, mais nettement plus réservée. Au loin, dans ce vaste appartement qui surplombe les voies de chemin de fer à Lausanne, un bébé gazouille, repu. Sur le canapé, Tania*, petite tête brune de 5 mois, sourit à Shirley* qui vient de lui donner le sein.

Nathalie et Shirley, deux mamans sous le même toit. Deux mamans et pas de papa. La chose paraît totalement naturelle à ce couple de lesbiennes de 35 et 34 ans qui se sont rencontrées à New York, à l’université, et s’aiment depuis leurs 18 ans. «Pour moi, les enfants ne développent aucune prévention contre le fait d’avoir deux mamans», observe Nathalie lorsque les petites filles sont au lit. «S’il y a l’amour et la sécurité dans un foyer, l’enfant grandit bien. Les enfants sont très adaptables, c’est la société qui est plus coincée», abonde Shirley. Aujourd’hui, le Conseil des Etats doit se prononcer sur l’adoption sans restriction accordée aux homosexuels. De quoi décoincer la société.

Pour devenir mère, Shirley a recouru à deux procréations assistées dans une clinique de Malaga, au sud de l’Espagne, pays qui autorise cette opération hors mariage hétérosexuel contrairement à la Suisse. Comme le stipule la loi espagnole, le donneur de sperme est anonyme. Autrement dit, Clara et Tania grandiront en ignorant tout de la moitié de leur patrimoine génétique. Une inquiétude pour les mamans? «Non. Aujourd’hui, avec les divorces et les recompositions, il y a toutes sortes de familles», répond Shirley. «Le modèle classique, un père, une mère, deux enfants, est révolu. Et quand les enfants sont adoptés par un couple hétérosexuel, ils ignorent aussi quel est leur patrimoine génétique.»

L’adoption, Nathalie et Shirley y ont pensé avant la procréation assistée. Mais, pour l’instant, la Suisse interdit l’adoption aux couples homosexuels alors qu’elle l’autorise aux célibataires. Pourtant les deux femmes sont stables, pacsées depuis 2007. Elles se sont même mariées en 2004 au Canada, un des rares pays qui autorisent le mariage homosexuel. «On a fait une grande fête avec la famille et les amis, c’était très chaleureux et l’occasion d’unir nos destins devant de nombreux témoins!»

Elles sont comme ça Shirley et Nathalie: très simples et traditionnelles. L’une est manager dans une multinationale, l’autre est cheffe de projet dans le social. De bons salaires à la clé, garants de sécurité. L’argent leur a aussi été nécessaire dans leur croisade pour devenir mères. «Il a fallu plus de dix essais pendant deux ans pour que Clara vienne au monde. Avec les voyages en Espagne et les séjours, l’opération a coûté au moins 40 000 francs», estime Shirley, qui évoque aussi le stress et la mise sous pression «alors qu’une clinique proposait le même service dans notre quartier à Lausanne!». Pour la deuxième petite fille, Tania, les choses se sont passées plus facilement, mais, là aussi, il a fallu se rendre plusieurs fois en Espagne.

Peu importe. Aujourd’hui, les deux jeunes femmes savourent leur bonheur d’être mères. Et, conformément aux recommandations du Conseil Fédéral dans son message du 21 février dernier (LT du 22.02.2012), l’état civil vaudois a enfin reconnu l’adoption de Clara que Nathalie avait faite en 2009 aux Etats-Unis, lieu d’origine de sa compagne. «Jusque-là, si quelque chose arrivait à Shirley, je n’avais aucun droit sur ma fille aînée en Suisse, aucun lien officiel avec elle», dénonce la jeune femme. Qui attend dans la foulée que l’état civil vaudois reconnaisse l’adoption de sa deuxième fille, décrétée par l’administration américaine à Noël 2011.

Et la motion du jour discutée aux Etats, qui demande d’accorder l’adoption sans restriction aux homosexuels? «Nous avons participé à la campagne de sensibilisation lancée par Pink Cross et l’association 360° qui consistait à envoyer des lettres avec photos de nos enfants à des politiciens, explique Nathalie. Nous avons adressé vingt missives, nous avons reçu deux réponses positives. De Luc Recordon et Jacques Neirynck.»

Le combat risque d’être encore long, d’autant qu’il pose des questions de fond, et implique de vrais changements de civilisation. Qu’en est-il du modèle masculin lorsque les deux parents sont des mamans? Et que diront Nathalie et Shirley lorsque Clara, puis Tania demanderont comment elles ont été conçues? «Nous restons très simples. Aucune de nous deux n’essaie de jouer le rôle du père ou du tiers séparateur», répond Nathalie. «Quant au récit de leur procréation, on le dévoilera à nos filles lorsqu’elles poseront des questions.»

Avant la procréation, les deux jeunes femmes n’ont pas redouté les conséquences psychologiques de ce choix, car «plusieurs études montrent que les enfants de parents homosexuels sont aussi bien intégrés que les autres». Elles craignaient plus le regard de la société. Elles sont rassurées. «A l’exception d’une réaction hostile, tout le monde – voisins, famille, amis – a très bien réagi. Les grands-parents sont fous de joie, les oncles et tantes, ravis, personne n’est choqué ou mal à l’aise.»

La crèche qui accueille Clara a même la délicatesse de proposer des jeux de rôles où les enfants ont parfois deux mamans. Et, à la Fête des mères, Shirley et Nathalie, qui se font appeler maman et mami, reçoivent chacune un cadeau. Les éducatrices de la crèche ont tout de même pris une précaution: elles ont demandé aux deux jeunes femmes ce qu’elles devraient répondre si Clara les questionnait sur son «papa». «Nous les invitons à dédramatiser, à dire qu’il y a plein d’enfants de parents divorcés ou de mères célibataires qui ne grandissent qu’en présence de leur seule maman. Le papa n’est pas une fatalité.»

C’est sans doute ce que pense aussi la gynécologue de Nathalie et Shirley qui les a accompagnées dans cette croisade de plusieurs années. Lorsqu’elle a reçu le faire-part annonçant la deuxième naissance, elle était émue, au bord des larmes. Un père, une mère, des enfants, un schéma dépassé? Aux parlementaires de trancher. *Prénoms d’emprunt

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