éthique

«Manger est un acte politique»

Rencontre avec Carlo Petrini, créateur du mouvement Slow Food. L’Italien évoque la croisade de milliers d’individus pour une alimentation bonne, saine, équitable. Son réseau est devenu mondial

C’était un final de méga-concert rock à Wembley. Ou presque. Sept mille personnes debout, en train d’applaudir à tout rompre dans le stade, après le défilé des drapeaux, la traduction simultanée en huit langues, les invités et les délégués des deux hémisphères. Une Japonaise venue demander de ne pas oublier Fukushima. Des personnalités vouées à ne jamais se rencontrer. Le Prix Nobel de littérature Dario Fo, et le directeur de la FAO, le Brésilien José Graziano da Silva. Des histoires de désespoir – une activiste racontant le suicide de 270 000 paysans indiens, endettés depuis qu’une multinationale les contraint à cultiver du coton génétiquement modifié. Des utopies et des rêves. Des histoires de lutte.

C’était en octobre dernier à Turin, l’inauguration du Salon du goût et de Terra Madre, réunion des communautés de producteurs du monde entier. Evoquant la biodiversité et le changement climatique, la souveraineté alimentaire et la honte du gaspillage, Carlo Petrini a répété l’urgence de préserver le patrimoine commun à l’humanité. Invité à «ralentir, réfléchir». Déclaré, avec son charisme de rock star, l’éloquence et la barbe grise d’un prophète, que manger était, plus que jamais, «un acte politique».

Retour sur Slow Food ( www.slowfood.com ) un mouvement né en 1989 comme une aimable association à vocation gastronomique, devenu, en une génération, le plus vaste réseau mondial du goût.

Le Temps: Quels sont les contours de Slow Food aujourd’hui? Carlo Petrini: Slow Food compte plus de 130 000 membres sur tous les continents, dans 170 pays, plus de 1300 conviviums (ou sections). Mais la réalité est plus complexe. Il y a aussi des milliers de communautés de producteurs, paysans, pêcheurs qui vivent pour la plupart dans les pays du Sud. Ces deux entités sont étroitement liées. Ces petites communautés, ce tissu local font partie du réseau Slow Food, qui œuvre à défendre la biodiversité, l’éducation au goût, la qualité de nos aliments, le droit à la nourriture, la souveraineté alimentaire. Notre force réside dans l’addition de ces deux entités.

– Vous avez décrit Slow Food comme un mouvement politique: comment voyez-vous son rôle? – C’est celui d’un grand mouvement politique, différent des partis ou des syndicats, qui fonctionne par capillarité des idées et des territoires, selon des notions de fraternité, de partage… La biodiversité est un patrimoine commun, la terre et les semences sont des biens communs, à défendre avec ferveur. Nous ne voulons pas nous organiser en parti, mais exalter la diversité et l’universalité. On ne peut pas gouverner un réseau de 170 pays: je ne décide rien pour Terra Madre Patagonie. Chacune des communautés décide de sa ligne. J’aime parler de fonctionnement «austèrement anarchique».

– Que peut, objectivement, un réseau de petits producteurs et d’activistes face au pouvoir de l’économie? – Je partage la vision d’Edgar Morin. Je pense, comme lui, que nous traversons un moment de crise profonde, politique, environnementale, qui nous laisse perplexes. On fait peu de cas de ces grandes mutations. Rien n’est fait pour inverser les mécanismes du changement climatique. Le constat devrait être pessimiste. Et pourtant, je crois à une communauté de destins, d’entités multiples qui s’engagent à leur niveau.

Le travail de milliers de communautés, l’engagement de la société civile dans tous les domaines: l’éducation, le droit à la terre et à l’alimentation, la paix peuvent se traduire par des évolutions concrètes.

– On peut changer le monde? – Absolument. La réalité ne se limite pas au monde politique et est beaucoup plus complexe et plus diffuse. La vie de tous les jours a une incidence sur la politique. Il y a plusieurs formes d’économies. L’économie de Wall Street et des traders est dirigée par des intérêts particuliers. Mais pas l’économie réelle. Il y a des espaces et des forces pour le changement. Nous sommes face à une crise entropique, très profonde. Ce modèle économique est en difficulté, il ne donne pas de réponses. Nous devons changer de paradigme. Penser moins au PIB et plus à l’économie réelle, à la vie des gens. Mais je vois des signes de changement, je vois beaucoup de jeunes qui se mobilisent.

– Quelles sont vos priorités? – Les menaces environnementales. Le changement climatique est à l’origine de désastres incontrôlables. Il n’y a pas de gouvernance mondiale pour chercher des remèdes. La situation alimentaire: près d’un milliard de personnes ne mangent pas à leur faim, mal ou insuffisamment. Alors qu’on n’a jamais autant gaspillé. Un mouvement comme Slow Food mène un travail de sensibilisation. Mais chacun de nous peut faire beaucoup, à son niveau. En privilégiant de nouveaux systèmes de distribution tels la vente directe, les marchés paysans, en arrêtant cette aberration consistant à acheter des denrées importées de l’autre bout de la planète. Chaque Européen consomme 830 kilos de nourriture par an, dont 150 finissent à la poubelle. Il faut arrêter de vouloir produire plus, c’est inutile, et s’attaquer à la honte des enfants qui souffrent de la faim.

– Vous avez marché sur Bruxelles, parmi des milliers de militants, en septembre: une déclaration de guerre à la politique agricole commune? – A l’issue de la marche de la «Good Food», nous avons été reçus, pour la première fois, par plusieurs commissions environnementales et sur les droits des consommateurs, afin de redéfinir la politique agricole commune. L’agriculture européenne est à genoux. On change ou elle meurt. 80% des contributions européennes vont à 20% de producteurs qui travaillent sur une grande échelle. Il faut donner des subsides aux plus petits. Relocaliser l’agriculture. Valoriser ceux qui ont des pratiques responsables.

– Il y a du Don Quichotte en vous?

– Le génie de Cervantès consiste à mêler utopie et réalisme, à mettre de soi dans Sancho Pança et dans Don Quichotte. Il faut savoir allier le rêve et la réalité. Avoir des visions, tout en gardant les pieds sur terre. Il y a l’argent des multinationales, bien sûr. Mais la sensibilité à ces problèmes augmente. Nous avons fait mille jardins dans les écoles en Italie. Je vois des signes d’espoir. J’appelle à l’utopie réaliste.

– La biodiversité, un autre cheval de bataille?

– 80% des semences sont aujourd’hui en main de cinq multinationales, qui se les sont appropriées. Les semences sont la vie même: un bien commun, qui n’a pas à être l’objet de spéculations. Depuis le début du XXe siècle, nous avons perdu 70% de la biodiversité de la planète. Nous avions cinquante céréales et, aujourd’hui, seules trois (riz, blé et maïs) nourrissent 90% de l’humanité. En Andalousie, un projet conserve 400 variétés d’olives. Au Piémont, nous recensons les anciennes variétés de pommes… La biodiversité est un patrimoine essentiel, que nous devons défendre pour nos enfants.

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