Le désavantage des polémiques, c'est qu'elles sollicitent l'émotion et constituent un terrain idéal pour simplifications et manipulations en tout genre. Mais elles offrent aussi l'avantage d'obliger à réfléchir sérieusement. La collection Sigg d'art contemporain chinois, actuellement présentée au Kunstmuseum de Berne, se trouve désormais amputée de son élément litigieux, un bocal contenant le corps d'une mouette surmonté d'une tête de fœtus humain baignant dans du formol. Le retrait, sous la pression de menaces, d'une partie de l'installation de l'artiste Xiao Yu, la clameur suscitée par cet acte d'autocensure et l'indignation provoquée par l'exploitation artistique de ce cadavre dépecé, appellent des questions qui ont, de tout temps, troublé l'humanité. Questions qui, il va sans dire, resteront ouvertes.

Christophe Dufour, 52 ans, biologiste, est continuellement appelé à s'y pencher puisqu'il dirige le Muséum d'histoire naturelle de Neuchâtel. Qui, comme tous les muséums, contient quantité de cadavres de toutes sortes, y compris des fœtus humains. «Nos institutions parlent toujours de la vie mais elles sont en réalités de grands cimetières», rappelle-t-il. En 2001, sous le titre de «La Grande Illusion», son muséum traitait précisément du thème de la présentation et de la conservation des corps morts et en montrait différents types: crânes des ancêtres d'Afrique et d'Océanie, reliques de saints, momies. Il y avait là, aussi, l'homme de Montbrison. Mort accidentellement en 1825, empaillé et présenté tout habillé avec son tablier de tenancier d'hôtel, ce personnage bien en chair, inquiétant à force de réalisme, fait partie des collections du Musée d'Allard, non loin de Saint-Etienne. Sa présence dans le muséum une année durant, ainsi que celle des momies, a fortement incommodé le personnel qui les a vues repartir avec soulagement.

«Preuve que la présentation de corps morts dans un musée n'est jamais anodine, y compris pour les conservateurs eux-mêmes», remarque Christophe Dufour, que ces présences ont personnellement perturbé. Pourquoi une telle exposition? Pour souligner la grande variété des comportements humains face à la conservation des corps, qui va du souvenir abstrait – le portrait, la photographie – à la taxidermisation ou encore la cryogénisation. Durant toute son histoire et aujourd'hui encore, observe-t-il, le catholicisme a largement pratiqué l'utilisation de corps morts entiers ou par fragments. La manière dont a été inhumée la dépouille de Jean Paul II, placée dans trois sarcophages de plomb, de cèdre et de pierre emboîtés, participe elle aussi de cette tradition, la fabrication de reliques. Alors pourquoi tant d'émotion dans des sociétés où la manipulation de cadavres fait partie des comportements familiers? «Visiblement, il existe aujourd'hui une hypersensibilité particulière dont le débat actuel témoigne. Dans le cas du fœtus du Kunstmuseum, il y a eu déplacement de l'espace scientifique ou médical au musée d'art, lequel n'est pas communément compris comme un lieu de connaissance.»

Christophe Dufour avoue néanmoins sa perplexité et sa gêne. «Même si la démarche de l'artiste comporte sa justification, je trouve délicat d'employer le corps humain à toutes les sauces. Un oiseau à tête humaine, n'a-t-on pas appelé cela une chimère?»