Portrait

Manon Schick, l’indignée

La directrice d’Amnesty International Suisse rend hommage dans un livre à dix militantes de la cause des femmes à travers monde. Elle-même mériterait quelques lignes. En voici

Un mur fut son premier rendez-vous avec l’histoire. Pas n’importe lequel. Celui de Berlin. Manon avait dans les 10 ans. Ses grands-parents paternels vivaient à l’ouest. La tradition familiale était de les visiter une fois l’an. Elle n’oubliera jamais les graffitis, les barbelés, les miradors, le mystère de l’autre côté. «C’était une impression d’étouffement, Berlin-Ouest qui symbolisait le monde libre était en fait une prison.»

Le 9 novembre 1989: le mur croule. Manon a 14 ans et un mois plus tard s’en va avec papa, maman et sa sœur de l’autre côté. Direction Leipzig où vivent la tante et les cousins que son père n’a pas vus depuis trente ans. «Pendant trois jours, ce fut un festin, comme si c’étaient nous qui avions faim, qui vivions dans un pays de pénuries», se rappelle-t-elle. Son enfance à Lausanne est heureuse auprès de parents ouverts, impliqués, sensibles aux beautés et infortunes de la planète. Sa mère ne cesse de lui rappeler qu’à sa majorité elle ne possédait pas encore le droit de vote. Et que les libertés s’acquièrent par l’indignation et les luttes.

La maison des héroïnes

Cette même maman est aujourd’hui à double titre fière de sa fille. Manon Schick est depuis 2011 la directrice de la section suisse d’Amnesty International (AI). Et en ce mois de mars elle publie un livre Mes héroïnes, des femmes qui s’engagent (Ed. Favre), portraits de dix militantes emblématiques qui dénoncent leur statut de citoyenne de seconde zone. Manon les a rencontrées chez elles, ou là où elles ont trouvé refuge, reléguées dans l’ombre ou discourant à la tribune, ayant subi ou subissant encore harcèlements et intimidations.

Il y a l’Ougandaise China qui fut enfant soldat munie d’une Kalachnikov AK-47, esclave sexuelle, désormais réfugiée au Danemark et mère de trois enfants qui font des études supérieures. Il y a la Syrienne Amal qui vit à Lucerne avec vue sur le lac, des années dans les geôles d’Assad, et sa fille restée à Damas, en justaucorps et demi-pointes parce qu’elle se rêve encore danseuse. Il y a Serkalem, journaliste qui à 20 ans a créé en Ethiopie sa propre maison d’édition, a fondé trois hebdomadaires, accumule les séjours en prison. Manon les a connues de par sa fonction de porte-parole puis de directrice d’AI mais avant cela en sa qualité de bénévole d’Amnesty, tous ces gens qui adressent des lettres courtoises à Monsieur le président-dictateur «afin que madame ou monsieur X actuellement retenu(e) dans l’une de vos prisons soit bien traité(e) et vite libéré(e) car réclamer davantage de liberté n’est pas un délit».

Confrontation avec la violence

Manon est une activiste précoce. Première indignation à 13 ans: le régime d’apartheid. Dans les grandes surfaces, elle appelle au boycott des boîtes d’ananas d’Afrique du Sud en collant dessus des étiquettes. Deuxième acte: elle clôt son petit compte épargne au Crédit Suisse car sa banque entretenait des relations étroites avec Pretoria. «Le préposé ne trouvait aucune case à cocher justifiant la raison de la clôture de mon compte, alors je lui ai dit qu’il devait en créer une sous le nom d’apartheid» sourit Manon. Elle a 16 ans et s’en va avec Nouvelle Planète construire une école au Burkina Faso. Jean-Marc Richard la repère et lui cède l’antenne une fois par semaine sur Radio Acidule. Elle se lève à 5h: «Quand on est ado, on est capable de faire 10 000 choses à la fois.» Dont l’organisation de spectacles dans les écoles dont le thème est l’éducation aux droits humains.

Elle se rêve journaliste mais pas grand reporter, elle veut parler des gens du coin, et décroche un stage à l’Illustré. Puis enchaîne avec des études d’histoire, français et sciences-politiques. En 2003, elle part un an en Colombie sous l’égide des Brigades de paix internationales. Une confrontation directe avec la violence, les enlèvements, les disparus. «Nous étions huit jeunes de pays différents soumis à des règles monstrueuses de sécurité». Son profil de militante et de journaliste convainc Amnesty International d’en faire sa porte-parole à Lausanne en 2004. Puis sa directrice à Berne en 2011. AI dont le siège est à Londres et qui recense 50 sections dans le monde est selon ses mots «un paquebot». «Il faut tourner longtemps le gouvernail avant que ça glisse», sourit-elle.

Courriels indésirables

La révolution numérique a changé la donne. Les mails ont supplanté la lettre à l’adresse des Ambassades et des Présidences qui les récusent en les poussant vers les courriers indésirables ou en bloquant un site. L’autre souci est que les nouvelles générations ont l’indignation prompte mais courte, et que sur les réseaux sociaux, une mobilisation en chasse vite une autre. «Pour obtenir la libération d’un prisonnier d’opinion, il faut parfois jusqu’à dix ans, c’est un engagement sur la durée» insiste Manon. Elle souligne des succès comme la suspension en 2013 de renvois de réfugiés sri-lankais ou la fin de la mise en prison de tout requérant d’asile débouté en Valais. Une autre réussite: avoir obtenu de l’Académie de police de Savatan (VS) qu’Amnesty International dispense une formation en droits humains aux divers personnels. La récente affaire Théo en France rappelle que cela peut être utile.


Manon Schick en dates

1974: naissance à Lausanne

1995: militante bénévole à Amnesty International

2003: volontaire en Colombie

2011: nommée directrice de la section suisse d’Amnesty

2017: publication de «Mes héroïnes, des femmes qui s’engagent» aux Editions Favre

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