Société

«Manspreading», postures de pouvoir, regard: de l'art de communiquer par les gestes

La communication non verbale améliorerait les chances en entretien d’embauche, le pouvoir de conviction au bureau, et même les perspectives d’être élu. Mieux, elle compterait bien plus que les mots. La victoire du corps sur l’esprit, vraiment?

Comme Monsieur Jourdain fait de la prose sans le savoir dans Le bourgeois gentilhomme, Sébastien fait de la communication non verbale sans s’en rendre compte dans son entreprise. «J’adore observer les autres, confie ce manager. Je trouve par exemple mon chef très en retrait, presque en position fœtale, ce qui donne plutôt envie de lui faire un câlin que déplacer des montagnes pour lui. Mais comme je ne l’apprécie pas, mon jugement est peut-être conditionné? J’ai aussi été amusé par la présentation du nouveau grand patron. Assis sur la scène de notre amphithéâtre, il est resté 30 minutes cuisses écartées, avec l’entrejambe très dessiné par son pantalon moulant. C’était presque un message aux 1500 salariés: j’ai une paire de testicules et zéro questionnement, tout va bien se passer parce que je suis cool. Il a viré 300 personnes par la suite.»

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Les pros de la communication non verbale auraient-ils validé ce cas typique de manspreading de la part du grand patron – attitude corporelle, plutôt masculine, consistant à prendre beaucoup de place avec ses jambes? Pas sûr. Trop décontracté, sans doute… En tout cas, Sébastien ne se souvient même plus des mots prononcés ce jour-là mais seulement de la posture du boss. Ce qui donne du crédit au fait que la façon dont nous agitons notre carcasse dans l’espace fait signe. Body language, communication non verbale… pour les coachs de la gestuelle, nos mouvements sont même une grammaire essentielle, qui s’analyse et se corrige.

Le langage corporel influence l’estime de soi

Dans un récent article du Wall Street Journal, intitulé «Les erreurs que vous faites dans les premières millisecondes d’une réunion», certains d’entre eux affirment même que les «premières impressions sont formées en millisecondes, basées sur des réponses instinctives dans le centre de traitement des émotions du cerveau, l’amygdale.» Et qu’une «expression heureuse, avec les coins de la bouche vers le haut et les sourcils détendus, est susceptible d’inspirer la confiance.» Autant dire qu’il ne faut pas louper son entrée dans le monde.

Amy Cuddy, enseignante à la Harvard Business School et reine du développement personnel, va plus loin en assurant que le langage corporel influence l’estime de soi. Sa conférence TED «Votre langage corporel forge qui vous êtes» est à ce jour la plus consultée, avec un score de 46 millions de vues. Selon elle, il suffit d’adopter durant deux minutes les «power gestures», des postures de pouvoir, pour «agir sur nos émotions et l’image que nous avons de nous-mêmes». Au hasard de ses conseils: la «démarche puissante», caractérisée par de grandes foulées et les yeux vrillés vers l’avant ou le menton haut et droit face à ses interlocuteurs. Sans oublier d’arrimer son regard à celui du recruteur lors d’un entretien d’embauche, tout en gardant les mains sagement posées sur la table.

Si vous adoptez une posture de domination pendant une interaction, elle risque de se retourner contre vous

Amy Cuddy, enseignante à la Harvard Business School

Attention toutefois: «Si vous adoptez une posture de domination pendant une interaction, elle risque de se retourner contre vous. Une étude a montré que plus le candidat cherchait artificiellement à faire bonne impression en regardant le recruteur droit dans les yeux, plus il passait pour un manipulateur», précise-t-elle. Regarder dans les yeux mais pas trop pour ne pas avoir l’air fourbe, pas simple…

S’adapter à son interlocuteur

Comme beaucoup d’adeptes de la communication non verbale, Amy Cuddy rappelle souvent la théorie d’Albert Mehrabian, ex-professeur de psychologie à l’Université de Californie, selon laquelle l’impact des mots est riquiqui: 7%, contre 38% pour l’intonation de la voix et 55% pour les mouvements du corps. Albert Mehrabian a, depuis, confié son embarras devant l’emballement suscité par son étude, datée de 1967 et très succincte (réalisée sur un maigre échantillon de 12 personnes). Mais la règle des «7-38-55» continue de se propager.

Valentin Becmeur, auteur de Décoder ses gestes en 10 leçons (Ed. Leduc.s), et formateur en media training auprès d’hommes politiques et chefs d’entreprise, tempère l’équation: «Tout est surtout question d’éloquence, qui passe par les bons gestes, mais le principe reste de s’adapter à son interlocuteur: ne pas paraître dominant devant une personne réservée et prendre plus de place face à quelqu’un qui joue les gros bras. Si vous parlez trop avec vos mains également, vous parasitez votre communication. C’était le cas de Bill Clinton qui, au début de sa carrière, ponctuait ses discours de gestes très emphatiques. Ses conseillers ont développé le concept de la «Clinton Box»: en s’exprimant, il devait imaginer que ses mouvements étaient circonscrits dans une boîte située entre sa poitrine et son ventre.» Le secret de sa réélection?

«Arrêtons de penser que les gens sont si lisibles»

«La communication non verbale marche aussi pour la séduction, poursuit Valentin Becmeur. Une étude réalisée sur des photos de profils de l’application Tinder a par exemple démontré qu’en adoptant une attitude en expansion, souriante et le buste ouvert, on obtient quatre fois plus de matchs.» Pourquoi continuer de s’enquiquiner à apprendre des poèmes d’amour, alors? «Certes, il existe le non dit, mais la politesse est d’accorder de l’importance à ce que l’autre raconte», s’agace le sociologue Pascal Lardellier, auteur de Enquête sur le business de la communication non verbale. Une analyse critique des pseudosciences du «langage corporel» (Ed. EMS).

«Nos gestes sont d’abord culturels et dépendent de multiples facteurs: milieu social, interlocuteur, état intérieur, souligne-t-il. Or les gourous de la gestuologie nous montrent toujours des clichés figés, pour en faire une doctrine. Dans le management surtout, il y a ce fantasme de maîtrise absolue, avec des tas d’outils, dont la lecture du non verbal serait la clé d’or pour contrôler autrui.» Le chercheur dénonce «le libéralisme à l’assaut des relations, la prédation scientifique et le détournement de ses grands principes, car ces théories ne sont pas validées par l’université».

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«Réhabilitons d’urgence le discours et arrêtons de penser que les gens sont si lisibles. Sinon, cette obsession va finir par nous rendre coupables de délit de sales gestes, comme dans la série Lie to me, où le héros épingle les coupables en les scrutant», argue-t-il. Sébastien voit lui aussi des limites à sa marotte d’étude gestuelle: «Si le discours ne comptait que pour 10% dans l’impact sur autrui, et la posture pour tout le reste, il n’y aurait pas eu une telle grogne dans ma boîte quand le patron a annoncé des licenciements en masse.» En attendant, il continue de s’amuser à lire les collègues quand les réunions lui semblent interminables: «Ça occupe…»

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