C’est l’histoire du manteau d’Alcide De Gasperi. Elle raconte qu’au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, lorsque le président du Conseil de la nouvelle Italie républicaine s’envola pour une visite officielle à la Maison-Blanche, il portait un manteau emprunté à l’un de ses ministres, Attilio Piccioni.

Dans une version apocryphe, De Gasperi porte un manteau retourné, c’est-à-dire démonté et recousu de manière à arborer la face non élimée du tissu; une pratique courante dans les familles pauvres mais dignes du temps jadis.

Le fait même qu’il engendre des variantes indique que le récit, basé sur des faits avérés*, est entré de plain-pied dans la tradition orale de la Péninsule. Les parents narrent la parabole à leurs enfants pour évoquer une époque fabuleuse où la classe politique italienne, soucieuse de décence face à une majorité de citoyens appauvris, mettait un point d’honneur à vivre sobrement. Du temps où les hommes s’appelaient Alcide, expliquent les aînés, la frugalité était une vertu et l’honnêteté un argument électoral.

L’autre jour, un député italien tout neuf convoquait à nouveau le père de la République dans une interview au Corriere della Sera: Mario Giarrusso, avocat à Catane et élu du mouvement Cinque Stelle de Beppe Grillo, entendait prouver, au moment de faire ses valises pour Rome, qu’une fois dans la ville de toutes les salissures, il ne se laisserait pas corrompre par la caste des «misérables» (les politiciens, donc).

Mais quel symbole mettre en avant? Une doudoune second hand ? En 2013, au prix où sont les fringues chez H&M, le registre vestimentaire a perdu de sa pertinence.

Celui du logement, en revanche, reste signifiant. Outre son manteau, De Gasperi partageait son appartement romain avec deux parlementaires; Mario Giarrusso a décidé de faire pareil. A l’instar de nombre de ses camarades «grillini», il cherche une coloc et le fait savoir. L’exemple repoussoir étant celui de l’ex-ministre socialiste De Michelis qui, en dix-sept ans de séjour romain, avait réussi à griller 400 millions de lires au Grand Hotel Plaza.

Mais le registre le plus chaud, proche des sens et des émotions, c’est bien sûr celui de la nourriture. Selon le Corriere, les 163 députés et sénateurs élus sur la liste du mouvement populiste n’auraient pas pour seule caractéristique d’être jeunes et inexpérimentés. Ils compteraient aussi une bonne proportion de végétariens. Sur le territoire des tripes à la romaine, je ne vois pas de manière plus efficace de signifier son viscéral rejet du système, agro-politico-énergético dominant. Rome, je te vomis. Et pour rester pur, je soigne mon régime.

Les élus tout neufs mangeront donc des penne all’arrabbiata en cuisine communautaire, plutôt que des spaghettis au caviar sur la place du Panthéon. Admettons que c’est un pas en avant pour renouer avec l’esprit de De Gasperi.

S’ils pouvaient se souvenir, en plus, que l’illustre Alcide a été un des grands artisans de l’idée européenne, cela me donnerait une petite raison de ne pas désespérer complètement de l’Italie.

* La Casta, de Gian Antonio Stella et Sergio Rizzo, Ed. Rizzoli, 2007.