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Interview

Maquillage, couleur des cheveux, bourrelets: les tabous de la séduction 

Sortir sans fards, porter une taille 46 ou afficher une peau bronzée; les tabous esthétiques sont à la fois intimes et culturels. Tour d’horizon avec le professeur Georges Vigarello, auteur d’une «Histoire de la beauté» publiée au Seuil

Le Temps: A-t-il fallu attendre 2017 et Sophie Fontanel pour que les cheveux gris ne soient plus tabous?

Georges Vigarello: En termes de cheveux, le tabou est surtout celui de la rousseur. Il a traversé tous les temps pour n’être levé que récemment. La couleur inquiète. On pense alors que les cheveux roux renvoient à un mauvais fonctionnement des humeurs, que les roux possèdent quelque chose d’impur, qui peut causer des comportements négatifs. Cela prévaut de l’Antiquité jusqu’à la fin du XVIIIe siècle environ.

Le problème des cheveux gris, lui, n’est pas la stigmatisation d’une laideur mais celle d’un âge. La vieillesse est un problème pour les femmes; à partir d’un certain âge, qui est en gros celui de la ménopause, elles ne portent plus les mêmes vêtements, changent de parfum… Le veuvage suppose également pendant longtemps d’abandonner les dentelles et le blanc. L’apparence devient alors neutre et distancée des rapports de séductions.

La vieillesse a-t-elle toujours été écartée des canons de la beauté?

Oui car la vieillesse évoque la faiblesse, la sécheresse, le décrépit, contrairement au printemps de la jeunesse, synonyme de pureté.

On voit pourtant désormais des femmes âgées sur les podiums et dans les magazines…

L’âge de la vieillesse a été repoussé. Les anciennes top models se montrent en train de faire de la gym. On est loin de la représentation de personnes décrépites et l’on conserve le critère fondamental de notre société qui est l’activité, le dynamisme. D’autre part, assumer sa singularité, que ce soit son âge ou autre chose, est valorisé. Cela donne une assurance de laquelle peut émerger une esthétique.

Les femmes musclées semblent être un tabou ancien, elles correspondent pourtant à un canon de beauté de la Grèce antique.

Je dirais que durant l’Antiquité, les femmes n’étaient pas vraiment musclées, mais fermes, galbées. Le rond n’était pas celui du muscle mais de la chair. Aujourd’hui, l’affirmation féministe passe par la démonstration que les femmes ne sont plus passives et dépendantes mais actives et autonomes. Cela aboutit à des corps plus musclés. Cette mutation commence dans les années 1930, avec les garçonnes par exemple. A l’extrême, on aboutit au culturisme, qui reste répulsif car il bannit toute forme de douceur. Désormais, le muscle est accepté à la place de la chair moelleuse qui a longtemps prévalu, mais jusqu’à un certain point.

Longtemps, la beauté a été hiératique, renvoyant à une femme passive, de décor, d’intérieur, d’accueil. On accepte aujourd’hui d’allier la douceur au dynamisme, mais pas plus.

Parce qu’on ne veut pas qu’une femme ressemble à un homme?

Chez un homme, le surplus de muscles entraîne une lourdeur, une disharmonie, un dysfonctionnement du corps même. Chez une femme, cela dépasse les limites de l’acceptable car on attend toujours une certaine douceur de la part des femmes. Longtemps, la beauté a été hiératique, renvoyant à une femme passive, de décor, d’intérieur, d’accueil. On accepte aujourd’hui d’allier la douceur au dynamisme, mais pas plus.

La minceur a-t-elle été bannie jusqu’à aujourd’hui car synonyme de mauvaise santé?

La maigreur était crainte car elle allait de pair avec les maladies, la vieillesse. C’est toujours un répulsif aujourd’hui. La minceur, elle, est de l’ordre de la délicatesse féminine. Elle a toujours été appréciée. A la Renaissance et au XVIIe siècle, il est vrai, la consommation de sucre venu des Antilles et des Amériques ont légèrement arrondi les corps. La Vénus du Titien est moelleuse mais pas ronde. Rubens représentait trois types de corps: les corps obèses, craquelant sous les chairs, les naïades présentant un peu d’excès de gras, dont on ne sait pas si elles l’attirent ou le repoussent et troisièmement, les corps minces d’Isabelle Brandt et de femmes qui lui étaient proches. L’obésité, qui tue les formes, n’a jamais été supportée.

Chez les hommes comme chez les femmes?

Une certaine rotondité est longtemps tolérée et même appréciée chez les hommes car elle renvoie à l’image de la force, de la certitude, de la densité. Aujourd’hui, le dynamisme prime, chez les hommes comme chez les femmes.

Un homme ou une femme du début du XXe siècle ne serait pas sorti sans un chapeau ou un foulard. Quand et pourquoi ce tabou de la tête nue est-il apparu?

C’est une question de mode surtout, or la mode est versatile. Cela dit, le chapeau renvoie la femme à sa fixité; on ne peut pas bouger sans cesse lorsque l’on porte une tourte sur la tête. C’est l’esthétique de l’immobilité. Pour l’homme, le chapeau marque l’autorité. Dans les années 1930, avec l’émergence de la garçonne, le chapeau se restreint et devient calot, béret… Après les années 1950-1960, il est abandonné. L’autre critère pour les femmes est que leur chevelure est perçue comme la source de déclenchement du désir, d’où l’obligation de porter un chapeau ou le voile islamique. Une femme aux cheveux libres est renvoyée à sa nature sauvage et inquiétante.

A la même époque, sortir sans rouge à lèvres était une marque d’irrespect. Ce n’est plus le cas, pourquoi?

Parce que dans une société de plus en plus individualisée, on affirme ce que l’on est. On n’a plus besoin d’autant d’artifices. Mais cette apparence naturelle est évidemment travaillée; on reste attentif à sa coiffure, à sa tenue, on ne sort pas n’importe comment.

A partir de quand le bronzage, apanage des paysans travaillant en extérieur, a-t-il acquis ses lettres de noblesse?

Jusque dans les années 1920-1930, les femmes ne peuvent pas porter un teint hâlé, qui est assimilé aux gens travaillant dehors. Mais la blancheur renvoie également à cette notion de pureté. Les femmes portent des masques pour sortir, on les suit avec des ombrelles. Il y a une tolérance à la rougeur chez les hommes, même si les aristocrates se poudrent également, car elle est un signe d’activité. Le bronzage apparaît lorsque triomphe la question du loisir, l’urbain, entre deux guerres. Revenir bronzé en ville, où tout le monde est blanc, après des vacances signale aux autres ses avantages et ses grandeurs. La question est devenue plus compliquée aujourd’hui, parce que l’on connaît les risques de cancer.

Dans une société de plus en plus individualisée, on affirme ce que l’on est. On n’a plus besoin d’autant d’artifices. Mais cette apparence naturelle est évidemment travaillée.

Les poils restent-ils l’ultime tabou pour les femmes?

Sans doute, oui, mais je resterai prudent sur cette question. Ce qui me frappe en revanche, c’est le retour d’une barbe très travaillée chez les hommes. C’est une manière pour les hommes de se démarquer d’une dynamique rapprochant fortement les critères masculins et féminins.

Ces grands tabous touchent-ils différemment les classes sociales?

La tradition en effet, c’est la culture de la frontière, qui va jusqu’à la promulgation de lois. Au XVIIe siècle par exemple, la femme bourgeoise n’a pas le droit de porter de dentelles, privilège des aristocrates. Aujourd’hui en revanche, il est frappant de constater un rapprochement entre les classes sociales. La différence des richesses n’a évidemment pas disparu mais l’apparence tend à la fois à se diversifier comme revendication individuelle et à s’uniformiser car les frontières ne sont plus marquantes. Dans le métro, il devient difficile de distinguer une bourgeoise d’une caissière.

Les femmes sont-elles toujours les premières visées par les interdits?

Le grand changement est qu’elles ne sont plus soumises à la seule exigence de la séduction. Elles ont à disposition une palette de qualités, qui peuvent être la force, la rapidité, la résistance, l’énergie, etc. L’homme est aussi touché par ce type de déplacements. Il peut faire montre de davantage de séduction; on voit des messieurs plutôt lascifs dans les magazines par exemple. La grande invention d’aujourd’hui, c’est la pluralité. Dans la société d’aujourd’hui, les normes sont bousculées mais pas encore révolutionnées.

Georges Vigarello, Histoire de la beauté, Ed. Seuil, 352 p.


Elles sont grand-mère, mère et fille. A chacune son tabou.

Françoise, 78 ans

«J’appartiens à une génération où les femmes sortaient généralement très apprêtées. Moi non. Je me maquille peu, seulement pour les sorties au restaurant ou au Grand théâtre. En revanche, je n’aime pas être décoiffée. La première chose que je fais le matin, c’est de me peigner. Je portais les cheveux très crêpés quand j’étais jeune. Désormais ils sont blancs, alors s’ils ne sont pas bien coiffés, cela fait tout de suite négligé. Je ne supporte pas cela chez les gens de mon âge.»

Sonia, 50, fille de Françoise

«Je ne peux pas sortir, même pour aller acheter du pain le matin, sans un petit coup de mascara pour ouvrir le regard. Mes cils étant peu apparents, je semble fatiguée si je ne le fais pas. Cela m’est arrivé il y a quelques années, je suis partie à la boulangerie sans maquillage et j’ai croisé quelqu’un qui a tout de suite relevé mon «air épuisé». Cela m’a agacé. Je ne me maquille pas tant pour la beauté que pour être en phase avec moi-même, puisque je suis généralement en forme.»

Léa, 24 ans, fille de Sonia et petite fille de Françoise

«J’ai longtemps été un peu ronde et je ne supportais pas de porter un vêtement trop serré, soulignant mes bourrelets. Encore aujourd’hui, je préfère renoncer à un habit plutôt que de me sentir à l’étroit et j’achète en conséquence. Cela me dérange encore chez les autres, c’est disgracieux. Il y a cette volonté de paraître toujours plus mince que ce que l’on est mais c’est généralement raté car on ressort boudiné. Quand je croise une fille serrée dans sa jupe, cela me fait mal pour elle.»

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