Que faire de lui? Les trois psychiatres et le psychologue qui ont exploré les tréfonds de l'âme de Marc Dutroux ont renvoyé à toute la société cette lourde question sans réponse en estimant que le principal accusé du procès d'Arlon était un «parfait psychopathe», un cas d'école, dont l'état mental représentait un risque pour la société.

A les comprendre, Dutroux, n'est donc pas un fou ni un «malade», un être affecté d'une affection momentanée dont la guérison peut être envisagée moyennant un traitement approprié. «La psychopathie, se sont appliqués à expliquer les experts, n'est pas une maladie mais un trait de personnalité. Si le psychopathe veut changer son comportement, il le peut.»

Le problème est là. Lui, le psychopathe (qui est passé à l'acte criminel, contrairement à la plupart des psychopathes) ne veut pas changer, comme le montre son ascension dans l'horreur. Et au terme de sa peine (perpétuité probable, soit 30 ans de détention), il sera toujours cet être asocial, ce manipulateur, ce rapace aux pulsions inextinguibles. Il l'était en 1992 lors de sa libération conditionnelle: une grenade dégoupillée lâchée dans la communauté. Il le sera à sa prochaine et lointaine sortie de prison.

Pour le Dr Walter Denys, Marc Dutroux apparaît comme un véritable cas d'école. «J'en suis à ma 3300e expertise psychiatrique, et je n'ai rencontré que deux ou trois vrais psychopathes, dont Marc Dutroux. Il est celui qui présente le pourcentage le plus élevé de traits psychopathiques.» Avant cela, il avait rappelé que les deux seuls «vrais «psychopathes connus de la littérature scientifique étaient le sinistre Adolf Eichmann (le planificateur de l'Holocauste) et un richissime industriel américain qui mit son égocentrisme contrôlé au service de ses affaires.

Le psychopathe, selon le Dr Denys, se caractérise par une absence de sentiments, de remords, un narcissisme surdéveloppé, un égocentrisme absolu. «Il est indifférent à l'autre, à l'amour, à l'humour, à l'honneur, à l'horreur.»

«Il nous disait, rappelle le Dr Denys: je hais l'autorité, c'est la crapule; je ne suis pas inadapté, c'est la société qui ne s'adapte pas à moi.» Cette société, c'est à elle que Dutroux renvoie la responsabilité de la mort de Julie et Melissa car, emprisonné de décembre 1995 à mars 1996, il n'a pas pu, affirme-t-il, subvenir à leurs besoins.

Son insensibilité, Dutroux l'exprime aussi dans sa relation à la mort. Les experts qui l'interrogent sur le sort réservé à Bernard Weinstein, drogué au Rohypnol et enterré vivant par Dutroux, reçurent cette réponse glaçante: «La mort n'est pas terrible. C'est l'angoisse qui précède qui l'est. Mais lui, il dormait.»

On peut croire, à l'entendre, que cette absence de sentiment fut aussi la sienne lorsqu'il décida d'abandonner Julie et Melissa, An et Eefje, à leur sort. Leur angoisse de mourir, il n'en sut rien, c'est son angoisse à lui qu'il minimisa en les oubliant.»

«Marc Dutroux, comme tous les psychopathes, explique le psychologue Francis Lavenne, se considère comme le centre du monde. Il ne s'en réfère qu'à lui-même. La relation avec les autres ne s'établit pas sur le plan du partage, mais n'est qu'utilitaire. Ses partenaires n'étaient que des ressources dont il se servait.»

L'avocat de Sabine Dardenne intervient sur l'une des questions clés de ce procès. Marc Dutroux a-t-il pu se mettre au service d'un réseau, avoir été, comme il le prétend, l'humble et servile homme de main de Michel Nihoul? «Est-il envisageable que Dutroux pourrait recevoir des instructions, être un bon petit soldat qui obéit à son chef?», interroge l'avocat. «La personnalité psychopathique est tout sauf compatible avec une armée, réplique le Dr Walter Denys, reprenant l'image du «petit soldat». Exécuter une mission? Oui, peut-être, mais alors ponctuellement. Mais uniquement s'il y avait intérêt, s'il avait été bien payé, si cette mission avait été extrêmement momentanée et n'aurait pas présenté de risque.

Le procureur Michel Bourlet succède à Me Rivière: «Et quand un psychopathe rencontre un autre psychopathe?» «Ce serait comme une photo-flash, réplique le médecin. Leur alliance pourrait ne concerner qu'une seule mission.» «Et si deux psychopathes s'allient, reprend l'avocat-général Jean-Baptiste Andries, est-ce qu'ils se potentialisent mutuellement?» «On ne peut imaginer un orchestre symphonique composé uniquement de psychopathes. Ce serait la cacophonie», répond Walter Denys.

A entendre les experts, la thèse déployée par Marc Dutroux depuis le début du procès, soit l'exécution des enlèvements sur commandite de Michel Nihoul, entre en contradiction avec la personnalité révélée de Marc Dutroux, l'asocial, le «lonely stranger» («étranger solitaire») comme le qualifie le psychologue Lavenne.

lls ne considèrent pas Marc Dutroux comme un pédophile, car il capte ses proies quand ses pulsions se manifestent, sans «être spécifiquement orienté vers les enfants».

Aux bancs de la défense de Marc Dutroux, on déroule les notes accumulées pendant la longue et minutieuse déposition des experts. «Qu'est-ce qui n'a pas fonctionné? interroge Me Martine Van Praet, qui, dans le trio d'avocats de Dutroux devrait plaider sur la personnalité de cet insaisissable client.» «Chez le psychopathe vrai, image encore le Dr Denys, si les fondations sont mal conçues, le building aura du mal à tenir. Et modifier les fondations d'un building, c'est impossible.» Sabine Dardenne se lève: «Je voudrais demander à Marc Dutroux ce qu'il pense de ce qui a été dit sur lui?» Dutroux: «Ce serait long, car il y a tellement de choses à dire.» «Résumez alors, suggère le président Goux.» «Si je dois résumer, on va déformer mes propos. Je préfère me taire.» «Comme d'habitude», lance Sabine.

Marc Dutroux a plus d'une fois levé la tête vers les scrutateurs de son âme le qualifiant presque de cas d'étude, de modèle achevé du psychopathe, de chef de rang des curiosités psychanalytiques. Narcisse-Dutroux, une nouvelle fois érigé au rang de star, a dû vivre un grand moment de bonheur. Relevant les yeux plus qu'à l'accoutumée, il se mirait, comme sa référence mythologique le faisait dans l'eau de la rivière du mont Hélicon, dans le verre épais de sa cage de verre. Avant de mourir, Narcisse, condamné par Némésis, la déesse de la «juste colère» comme le rapporte Ovide dans ses Métamorphoses, avait lancé: «Je sais ce que d'autres ont souffert pour moi. Il n'y a que la mort qui me libérera.» Son ombre traversa la rivière. Celle de Dutroux, arrogante, se profile encore derrière le verre du prétoire arlonais.