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Marc Raymond Wilkins pose sur le toit de l’immeuble où il vient d’emménager dans le centre historique de Kiev.
© Niels Ackermann / Lundi 13 pour Le Temps

Expats à la dure (3/5)

Marc Raymond Wilkins: «L’Ukraine me rend encore plus Suisse»

Le cinéaste bernois a posé ses sacs à Kiev, une des zones géopolitiques les plus électriques de l’époque, mais aussi une des capitales européennes les plus excitantes, nouvel eldorado d’une génération de créatifs aventuriers urbains

Ils vivent tous dans ce que Donald Trump qualifia un peu de vite de «shithole countries» : du 13 au 17 août, «Le Temps» brosse le portrait de ces Helvètes exilés au bout du monde, là où il n'est pas forcément facile de s'intégrer.

Lire les épisodes précédents:

Pas évident en ce petit matin estival de différencier l’expatrié suisse de la faune locale sirotant son premier Americano au milieu de la rue Reitarska. Cette vieille et altière artère du vieux Kiev, havre de quelques ambassades, est devenue l’un des épicentres branchés de la contre-culture alternative ukrainienne. Marc Raymond Wilkins porte le pantalon court sur les jambes, la chemise à carreaux savamment fermée jusqu’au dernier bouton.

Le sac à dos de créateur en cuir donne une touche de collégien éternel, mais l’homme affable a bien 42 ans, et derrière lui plusieurs vies, qui ont doucement convergé dans la capitale du seul pays en guerre d’Europe, en pleine redéfinition de son identité. Publicitaire à succès, Marc Raymond Wilkins s’invente un avenir comme réalisateur et producteur de films dans une ville méconnue, électrique, excitante, tantôt aimant, tantôt amante.

Parents hippies

«En réalité, j’ai l’impression d’avoir 25 ans, s’amuse Marc Raymond, je pensais que je serais à un endroit très différent à 42 ans, je me voyais père de famille, avec deux enfants, et me voici à Kiev où je vis une vie incroyable, très heureux d’être libre, indépendant et d’aller au bout de mes rêves.» Marc Raymond Wilkins est le fruit d’une Helvétie baladeuse, né à Berne en 1976 d’une mère suisse et d’un père anglais.

«Techniquement, je suis Suisse et Britannique, explique-t-il, mais j’ai vécu seulement dix jours en Grande-Bretagne et mes parents étaient hippies, ils exploraient les frontières de la société et différents styles de vie: on a vécu dans une communauté en Crète, puis j’ai grandi à Fribourg, en Allemagne. Ma mère est décédée il y a trois ans et récemment j’ai redécouvert ma suissitude et mon envie de l’être plus encore…»

Un autodidacte récompensé à Cannes

Nulle autre ville en Europe ne semble pourtant être plus aux antipodes de la mécanique des cantons que cette Ukraine bouillonnante et incertaine, qui tente de s’inventer un avenir, une citoyenneté, un Etat fonctionnant bon an mal an, malgré les déstabilisations revanchardes de la Russie voisine. Un sol instable sur lequel rien ne prédisposait Marc Raymond Wilkins à s’engager.

Lire aussi: L’armée ukrainienne à l’école américaine

Le jeune homme a quitté l’école à 18 ans et commencé à se former dans des studios de production très réputés, comme Bavaria Film, à Munich. «Je voulais tout apprendre en prise directe, se rappelle Marc Raymond. Au bout de quatre ans, j’ai été chargé de ma première campagne de pub, budget: 1 million de dollars. Ma rébellion à moi, fils de hippies, a été de voyager autour du monde et de dormir dans des hôtels de luxe.»

Marc Raymond connaît sa première traversée du désert au début des années 2000. «J’ai connu dix-huit mois de bohème difficile à Berlin, concède-t-il, mais en 2003, en empruntant du matériel, j’ai monté de bric et de broc un film pour une campagne de MSF, qui a obtenu un Golden Lion à Cannes.» La récompense ultime. «Ma carrière dans le monde de la pub a alors complètement explosé, j’ai tourné 200 spots en quelques années.»

Sites et main-d'œuvre bon marché

L’aventure ukrainienne commence à Cannes en 2005, sur le bord d’une piscine. «Lors d’une fête, un Américain très cool du nom de Darko m’a abordé, et il m’a dit: «Hey mec, tu ne voudrais pas venir tourner en Ukraine?» C’était un gars de la diaspora ukrainienne de Philadelphie, qui avait monté une boîte vendant l’Ukraine comme lieu de tournage.» Marc Raymond embraye et tourne en Ukraine une première campagne pour Nivea.

«Pour être honnête, je suis d’abord venu en Ukraine pour les sites de tournage et pour la main-d’œuvre peu chère, avoue Marc Raymond. Jusqu’alors on travaillait dans des villes comme Le Cap ou Buenos Aires.» Le publicitaire multiplie les allers-retours avec Kiev. Un figurant à la journée pour un spot de pub coûte 140 euros à Berlin, 40 dollars en Ukraine. Mais très vite, quelque chose d’autre le travaille.

Un futur menacé par Roman Nasirov

«Je suis tombé amoureux de la mélancolie un peu sombre qui se dégageait du pays, de cette société brisée par l’expérience soviétique, nourrissant en elle un désir intense de beauté», confie Marc Raymond. «J’ai commencé à tourner des projets ukrainiens à bas coût, mais qui me donnaient beaucoup plus de liberté créative que des campagnes mainstream et ennuyeuses», analyse-t-il.

Puis la grande histoire est passée par là. «Avant Maïdan [la révolution, ndlr], je ne croyais pas aux nationalités et aux frontières, j’étais un citoyen du monde, dit-il. Mais quand la Russie a annexé la Crimée et que la guerre a commencé, j’ai senti que j’étais prêt à agir pour ce pays dont je ne parle même pas la langue. J’ai été impressionné par la révolution, les Ukrainiens ont un espoir et une vision pour le futur alors que nos sociétés occidentales sombrent dans le cynisme et l’ennui.»

Lire aussi: Un nouveau pouvoir est né: Maïdan

Code visuel unique

Marc Raymond allonge alors ses séjours. Il enseigne à la Kyiv Academy of Media Arts. «New York et Zurich ont déjà tout connu, tandis qu’à Kiev, tout se passe pour la première fois, je peux soutenir, aider, être inspiré en retour et devenir un témoin de l’Histoire», s’enthousiasme celui qui a décidé de devenir un acteur de la nouvelle scène alternative ukrainienne: raves électroniques étourdissantes, cinéma indépendant naissant mais fragile, street culture sans fric et sans frac.

«Il y a quelque chose d’unique ici, un nouveau code visuel que je n’ai jamais vu ailleurs dans le monde, témoigne Marc Raymond. J’ai acheté un appartement, rénové avec un architecte de Crimée, et je m’apprête à ouvrir une galerie, The Naked Room, 100 m² qui seront habillés par des jeunes artistes inspirants, pour vendre des œuvres à des prix tout à fait abordables. J’aimerais que cette rue devienne le cœur de l’avant-garde ukrainienne.»

A huit mois de la prochaine présidentielle, la communauté arty de la rue Reitarska se prépare pourtant à de nouveaux combats. Roman Nasirov, un politicard ultra-corrompu proche du président Petro Porochenko, a racheté un immeuble en face de la future galerie de Marc Raymond, aux portes de la fabuleuse cathédrale Sainte-Sophie. La rue murmure des actions, des occupations, ces graines dont Kiev fait germer d’autres révolutions.

Voir aussi: Comment le président Petro Porochenko a déçu les espoirs de la révolution ukrainienne

C’est un cadeau de l’univers d’être Suisse, d’avoir cette stabilité et cette protection qui m’ont permis de vivre une vie d’explorateur

«Ce pays a une originalité folle qui contraste avec la classe politique la plus indigne et ignorante qu’on puisse imaginer», soupire Marc Raymond, qui cet été s’attelle à l’écriture d'Electric Girl, son premier long métrage, un film sur la chute du rêve américain où se côtoieront personnages suisses et ukrainiens.

Paradoxalement, Marc Raymond confie que sa vie trépidante en Ukraine le rapproche plus encore de sa Suisse natale. «C’est un cadeau de l’univers d’être Suisse, d’avoir cette stabilité et cette protection qui m’ont permis de vivre une vie d’explorateur, dit-il. Si je suis intrépide, c’est parce que je suis Suisse et quand je vois la profondeur des blessures infligées à l’Ukraine à l’époque soviétique, je saisis mieux combien c’est magnifique d’être Suisse.»

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