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Marcel et sa dernière fille, Angelica, au début des années 1990.
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L'été de mes 20 ans (4/5) 

Marcel Broyon, le baroudeur éternel

Les ruelles escarpées de Lausanne, Marcel les a arpentées durant trente-cinq ans. Mais l’homme aujourd’hui âgé de 76 ans se rêve hors de la ville: à Bullet, le bourg de son grand-père

«Entrez!»: de l’autre côté de la porte, la voix est rauque, mais assurée. On pousse le battant. Une silhouette apparaît. Marcel Broyon est là, svelte dans son costume bleu clair, les cheveux gris coiffés d’un panama. Autour de lui, une petite chambre ordonnée, quelques photos au mur. «Vous voulez parler de ma jeunesse, allez-y», invite le Lausannois de 76 ans, les coudes enfoncés dans un fauteuil. Les dates, Marcel les a oubliées, il préfère évoquer les lieux, les sensations, les discussions restées imprimées dans sa mémoire.

La fenêtre entrouverte laisse filtrer la brise. Marcel Broyon la couve des yeux. Depuis qu’une crise d’épilepsie l’a conduit à l’EMS Praz-Séchaud, sur les hauts de Lausanne, l’homme aux grands yeux gris ne peut plus sortir seul. «Je ne m’y habitue pas», lâche-t-il, en lorgnant le cuir lustré de ses souliers noirs. «Cela fait pourtant sept ans.» Pour ce balayeur qui a passé trente-cinq ans à arpenter les ruelles abruptes de la capitale vaudoise, à saluer à tout bout de champ, à enchaîner les cafés dans les bistrots, l’isolement est un crève-cœur.

Le Bullaton

Né au pied de la cathédrale en 1941, Marcel grandit dans un milieu modeste, entouré de ses trois frères et sœurs. A l’école primaire de la Madeleine où il fait ses premières classes, on le surnomme le Bullaton. Du nom de Bullet, village perché au-dessus de Sainte-Croix où habite son grand-père, qu’il aide souvent aux champs. Son enfance entre ville et campagne se trouve vite écourtée. A 15 ans et demi, l’adolescent devient apprenti maçon. Mais très vite, le ciment irrite sa peau. Il doit s’arrêter.

Que faisait-il l’été de ses 20 ans? «Je travaillais, répond sobrement Marcel, comme durant tout le reste de ma vie.» Il marque une pause, perdu dans les méandres de sa mémoire: «Ça remonte tout de même…» En 1961, Marcel est déjà un adulte. Il cumule les petits boulots pour payer son appartement de l'avenue d’Echallens. Garçon de course dans une boulangerie, il fait les vendanges et officie aussi comme gardien à la piscine de Bellerive. Les jolies filles, Marcel les observe du coin de l’œil, mais seule Rita compte. Sa femme, sa bien-aimée.

Si la date de leur mariage lui échappe, il n’a rien oublié de leur rencontre. «C’était l’hiver précédent, à la patinoire de Montchoisi. Je distribuais des programmes à l’entrée pour le match Langnau-Lausanne. Elle m’a pris le bras.» Marcel se souvient même du score: «Il y avait 3-3. Je lui ai promis que Lausanne gagnerait, c’est arrivé.» Quelques mois plus tard, Rita l’Alémanique emménage avec lui. Des cinq enfants qui naîtront de cette union, Marcel n’a gardé de contact qu’avec Angelica, la dernière. «Elle aura 30 ans cette année, et deux enfants. Je ne connais que le premier.»

«Elle a levé l’ancre»

Rita, où est-elle aujourd’hui? «Elle a levé l’ancre, répond Marcel. Un soir, il y a huit ans, je suis rentré à la maison et elle faisait ses valises. J’ai compris.» Cet air de Richard Anthony lui revient en mémoire. Il l’a fredonné quelques jours plus tôt, à la fête de l’été organisée par l’EMS. «J’ai pensé qu’il valait mieux nous quitter sans un adieu. Je n’aurais pas eu le cœur de te revoir, mais j’entends siffler le train…» L’espace d’un instant, la nostalgie l’envahit, mais il répète, comme pour lui-même: «On ne recolle pas un pot cassé.»

La musique, son deuxième amour après son travail, le fait encore sourire. Le son de la Schwytzoise, du yodel, du cor des Alpes lui rappelle les bals de la cathédrale où il faisait valser sa mère le dimanche. «J’étais doué, j’aurais même pu devenir professeur de danse», ajoute-t-il, énumérant les finales de concours de rock auxquelles il a participé. Au sein de l’Avant-Garde, l’Unité musicale du bataillon des sapeurs-pompiers, Marcel tient la batterie. Il s’envole même pour Marseille, où les habitants, exaltés, lui offrent des cafés pastis au goût de noisette.

«Qu’il vente ou qu’il grêle»

Son boulot, toute sa vie. «Trente-cinq ans à la commune par tous les temps, lance-t-il carte de légitimation à l’appui. Qu’il vente ou qu’il grêle.» Sur le bout de papier qu’il brandit, une photo passeport estampillée d’un tampon de la police. «Lorsque j’ai commencé, on utilisait des caisses à balayures tirées par des chevaux; maintenant, les gars ont des machines et des brosses.» Il se souvient de ces aubes dans la brume à ramasser mégot après mégot, ces heures de pointe où son balai traçait un passage piéton pour les vieilles dames.

Tout s’est arrêté il y a douze ans. «Un matin, je suis arrivé au travail comme d’habitude à 6h. Mon chef, Georges, m’a pris à part et m’a dit: Marcel, tu es à la retraite.» Depuis, les jours sont longs. Deux costumes dorment dans son armoire. Il ira bientôt les porter au pressing, celui-là même où il confiait ses salopettes de travail orange autrefois. Dans un coin de la pièce, deux béquilles posées contre un mur. «Pour mon arthrose du genou.»

Marcel n’essaye pas d’être un autre. Il se tait lorsqu’il ne sait pas, il évoque la perte, l’absence, avec une franchise déconcertante. Au détour d’une phrase, un rêve lâché l’air de rien: retrouver Bullet, son «échappatoire», ce patelin où tout le monde se tutoie.


Profil

1941: Naissance à Lausanne.

1961: Rencontre avec sa femme, Rita.

1987: Naissance de sa dernière fille, Angelica.

2017: Entrée à l’EMS Praz-Séchaud.


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