Voilà l'histoire d'un homme qui voulait faire les grands titres politiques et qui finit à la rubrique des faits divers. Marcel Strebel est arrivé au Tribunal pénal de Schwytz les mains dans les poches et la barbe triomphante. Etre jugé là, pour ce patriote passé à la violence, c'est un peu comme expier ses péchés au paradis.

Strebel connaît bien l'Hôtel-de-Ville de Schwytz et ses vieux murs habités par les portraits géants des trois Suisses du Grütli. Peut-être même, barbus, massifs et armés comme lui, ceux-ci ont-ils porté chance à cet extrémiste de droite qui s'est souvent bien tiré, ici, des multiples procès dont il fut le protagoniste.

Mais cette fois, pour ce qui sera peut-être sa dernière grande apparition, l'affaire est particulièrement sérieuse. Strebel est accusé tout à la fois de mise en danger de la vie d'autrui, menaces et violences contre des fonctionnaires, contrainte, dommages à la propriété, dénonciations calomnieuses, faux témoignages, voies de fait, conduite en état d'ivresse et atteintes à l'honneur.

Tapage nocturne

«C'était le 6 septembre 1994, vers 4 heures du matin, raconte le caporal de police Gwerder, petit moustachu appelé à la barre des témoins. On nous a téléphoné pour tapage nocturne sur la terrasse de l'Hôtel Fallenbach à 6440 Brunnen. Une fois sur place, Egli et moi, on s'est retrouvés à dix mètres de Marcel Strebel, ivre et armé d'un fusil d'assaut.» La suite est confuse. Les agents lui auraient crié de déposer son arme. L'extrémiste aurait répondu en tirant une balle dans leur direction. Affolés, les policiers battent retraite en ripostant à l'aveugle.

«On était comme une petite auto devant un gros Panzer», a ajouté le caporal Egli, revivant dans la salle du tribunal la frayeur de cette nuit de septembre. Et le policier de bafouiller devant les magistrats, empêtré dans ses habits civils de style Far West et dans un témoignage qui ne parvient pas à faire toute la lumière sur une intervention qui a mal tourné.

Car Strebel est blessé à l'épaule. Ce qui ne l'empêche pas d'avancer tranquillement vers le véhicule des policiers, de saisir la radio et d'y cracher une bordée d'injures. «Pourquoi m'avez-vous tiré dessus, bande de cochons?» peuvent alors entendre les agents restés au poste. Quant aux caporaux Egli et Gwerder, ils assistent à la scène terrés derrière un buisson. Comme si leurs deux moustaches et leurs armes de service ne faisaient pas le poids face à la barbe et aux 120 kilos armés de Strebel.

Devant ses juges, le xénophobe le plus célèbre de Suisse alémanique, aujourd'hui âgé de 48 ans, a une autre version. «On avait bu des verres avec des copains et on s'amusait sur la terrasse de l'hôtel. J'ai tiré un coup en l'air, pour rigoler et embêter les voisins. Comme ça.» Et le colosse de se lever, de prendre l'arme que lui tend le juge pour la pointer vers les plafonds ouvragés de la belle et grande salle de l'Hôtel-de-Ville, ravi de son rôle de bouffon.

Les magistrats dissimulent mal leur amusement et la greffière pouffe en silence, tant Marcel Strebel multiplie les mimiques et les reparties. Pour un peu, on oublierait ses activités de la fin des années 80. C'était l'époque où l'ancien leader du Front patriotique attaquait les centres de réfugiés, frappait les femmes noires dans la rue, convoyait des armes en grande quantité et convoquait, au sommet du Rigi, une meute de skinheads rompus au salut hitlérien.

«Aujourd'hui, je me suis calmé, a-t-il promis au tribunal. Je ne fais plus la guerre à l'Etat. Je vis avec les 1600 francs de l'AI, entre la Suisse et la France, où j'ai trouvé une amie qui m'a sorti de l'alcool. Je ne parle politique que dans des cercles privés.» Et ses projets d'avenir? «J'en ai pas. Je vis au jour le jour, comme une souris», répond sans rire le volumineux xénophobe.

Pas de preuve

Marcel Strebel a-t-il tiré sur les deux policiers schwytzois? La justice pourrait rendre son verdict ce vendredi encore. En l'absence de toute preuve balistique, ce sera la parole des deux agents contre celle d'un homme qui s'est longtemps illustré par ses excès violents. Tout semble l'accabler. Pourtant, l'extrémiste pourrait bien avoir eu, face à lui, la police qu'il méritait. Les caporaux Egli et Gwerder se sont montrés incapables de compter les coups qu'ils ont tirés, même après cinq ans d'enquête. Devant la Cour, plus avançait le récit de cette intervention mal menée, plus leur malaise était patent. Ont-ils failli abattre un homme ivre pour tapage nocturne? C'est ce que va tenter de prouver Marcel Strebel, qui n'a pour l'heure pas commis d'erreur dans sa défense.