Le début est déjà dans les livres. On est en 1946, dans le Nordeste brésilien. Un garçon de quatre ans accueille la naissance d'une petite sœur: «Je veux qu'on l'appelle Marie Bethanie.» «Exclu, dit le père, c'est ridicule ce nom, Caetano.» Mais comme Caetano n'en démord pas, la famille opte pour un tirage au sort dans un chapeau. La main pas du tout innocente choisit un papier plié, le garçon bouclé jubile en annonçant que le hasard a choisi comme lui: «Ce sera Maria Bethânia».*

Caetano grandit avec cette petite sœur belle, troublante et délicate. Il sent bien que dans sa tête à elle cohabitent des drôles de génies tropicaux. Ils inventent à deux des occupations d'enfants mystiques, comme le «jeu du fakir». Il consiste à grimper au plus grand arbre du jardin et à ne plus en bouger pendant des heures. A se sentir tout à la fois humain (un peu noir un peu blanc, un peu indien), animal (chat, serpent, oiseau?), et végétal. Et à laisser glisser l'esprit feuillu jusque vers des contrées sans nom.

On ne sait pas bien quel est l'arbre. Mais on connaît le lieu: Santo Amaro da Purificação, repli baroque d'une terre de cascades luxuriantes, dans la province de Bahia. Une ville d'humbles à démarche aristocratique, de maisons blanches ou pastel habitées par des gens souvent noirs. Dans la maison de Caetano, de Maria Bethânia et de leurs six frères et sœur, il y a un père drôle et digne, et une mère, Doña Cano, assez romanesque pour figurer, déjà en ce temps-là, en matriarche dans un roman de Jorge Amado.

Bethânia est la préférée de Doña Cano. Elle est aussi un objet de fascination pour Caetano. Il est son complice, l'exégète de son «instabilité émotionnelle» d'adolescente à vocation dramatique. A 17 ans, avec la chanson «Carcara», Bethânia harponne des oiseaux charognards alors que le régime politique se raidit. Elle est une héroïne en costume blanc qui vole tout droit jusqu'à un cénacle d'artistes contestataires. Dès le milieu des années soixante, avec Gilberto Gil et Gal Costa entre autres, elle signe un chapitre sacré de la musique populaire brésilienne (MPB). Caetano, homme féminin au rock vorace, avancera sur un chemin de faune touche à tout, brillant et lettré. Bethânia, femme androgyne, voix de louve au romantisme incendié, sera la pythie. Une gréco-shakespearienne initiée au candomblé. Une diva aux amours souffrantes, parfois enlisée dans des laves de violonades. Mais toujours, la plus imposante des interprètes.

Un jour de 1998, branle-bas de combat au Montreux Jazz Festival. Une chanteuse n'aime pas la couleur du tapis, il faut donc le changer. On obtempère, parce que la capricieuse, qui lit dans les couleurs comme d'autres dans le marc de café, s'appelle Bethânia. Elle donne un concert, l'habite tout entier. Dans la salle, il y a un homme qui ne la connaît pas mais reste marqué. «Elle volait pieds nus au-dessus de la scène, avec ses bras serpentins», se souvient Georges Gachot. Lui, documentariste musical franco-suisse, plutôt féru de musique classique, veut comprendre cette voix.

Georges Gachot est allé voir Bethânia. Rien que ce premier pas a bien dû nécessiter des mois de négociation. Il lui a offert, le malin, un paquet emballé d'un foulard rouge ondoyant. Dedans, des disques de la pianiste Martha Argerich, à qui Georges Gachot a consacré un précédent documentaire**. Bethânia lui permet de la suivre, chez elle à Rio ou à Salvador, et même en studio. On découvre, dans Maria Bethânia Musica e perfume, une bientôt sexagénaire, fondue dans des cheveux d'argent, qui ne s'en laisse pas conter.

«On n'impose rien à Bethânia, elle est incorruptible et sait parfaitement ce qu'elle veut», raconte le réalisateur. De son propre aveu, il doit beaucoup à son innocence. «J'ai débarqué sans a priori sur elle, sans connaissance de la musique brésilienne non plus.» Atterri dans l'espace bethanien comme un extra-terrestre, il ignorait son statut d'icône ténébreuse. Il ignorait aussi les yeux bleus de Chico Buarque ou la voix agreste de Nana Caymmi qui, dans le film, éclairent chacun des facettes de Bethânia. «La société brésilienne raffole des stars, un cinéaste brésilien aurait sans doute joué sur cette carte-là. Moi j'étais comme un enfant, ça a permis que les portes s'ouvrent. Question de confiance.»

Question aussi de sensibilité. Georges Cachot conçoit des films comme des pièces musicales. Comme les landes impressionnistes de Debussy plutôt que comme des cathédrales beethovéniennes. Son film se passe d'encartés biographiques, d'insertions d'archives, se contente de capter au travail l'indomptable Bethânia «telle qu'elle est aujourd'hui».

Il porte un regard délicat sur le Brésil quotidien: plutôt que des plages achalandées en corps lustrés, Georges Cachot filme ceux qui les nettoient. Et il filme, avec un beau tempo languide, Salvador et Rio à des heures instables. Entre chien et loup, lorsque les bus sont bondés de corps fatigués, car «c'est à ces gens du quotidien que Bethânia parle aussi». Elle leur parle depuis 40 ans avec «cette voix unique, articule Gilberto Gil, qui est comme une friction entre le tout et le rien».

*Pop tropicale et révolution, de Caetano Veloso, Le Serpent à Plumes, 1997.

**Maria Bethânia Musica e perfume, de Georges Gachot.