C'est un sourire, comme une douceur soudaine qui illumine un visage, un teint transparent, des yeux de porcelaine. Marie-Christine Barrault dégage toujours cette lumière que voulait Rohmer pour Ma nuit chez Maud, cette gaieté naturelle qui a séduit Woody Allen. Elle fait du café dans son appartement parisien dont les baies vitrées dominent le jardin des Tuileries. Aux murs, des toiles de son grand-père peintre. Partout, des livres. Marie-Christine Barrault évolue là avec une tranquille sérénité. Son récit autobiographique vient de paraître* et le téléphone sonne souvent. Des intimes qui la félicitent. Elle a un ton affectueux pour chacun puis envoie sur les roses, toujours avec la même gentillesse, une photographe qui la contacte pour faire quelque chose de «people». Enfin, elle s'assoit à son tour.

“Je n'ai pas connu mes grands-parents paternels. Ma grand-mère, Marcelle, est morte peu avant ma naissance. Elle était née comme moi un 21 mars, en 1884. Je ne sais d'elle que ce que m'en a dit mon oncle, Jean-Louis Barrault. Il m'a raconté sa mort, que je trouve admirable. Elle a poussé un grand soupir et a dit: «C'est merveilleux.» Cela m'irait bien de mourir ainsi. Marcelle était d'origine bourguignonne, mais peut-être a-t-elle toujours vécu à Paris, où elle a eu ses fils. On m'en a parlé comme d'une femme coquette et gaie, très agréable à vivre. Mon oncle Jean-Louis l'adorait. Il disait que ma joie de vivre lui rappelait sa mère. Elle était blonde aux yeux bleus, avec un visage assez épanoui. Il est possible que je lui ressemble physiquement.

»De mon grand-père, je ne sais rien, sauf qu'il était pharmacien au Vésinet, près de Paris. Il est mort jeune, vers 35 ans, à la fin de la guerre de 14. Mon père, Max-Henri, était né en 1906, Jean-Louis en 1910. Ils avaient 8 et 12 ans à la mort de leur père qu'ils n'avaient presque plus vu depuis quatre ans. Je les imagine dans un milieu petit bourgeois, avec quelques rentes venant d'appartements ou de commerces en location. Jean-Louis a été le premier artiste de la famille. Quelque temps après la mort de mon grand-père, ma grand-mère s'est remariée et est retournée en Bourgogne, où elle a mené une vie pas compliquée. Il paraît qu'elle adorait le théâtre. Elle jouait en amateur et montait des spectacles chez elle. Elle a été très fière quand Jean-Louis est devenu comédien.

»Mon père est mort en 1958, dix ans après que sa maladie, la sclérose en plaques, se soit déclarée. J'avais 14 ans. Je le voyais très peu, on parlait très peu. Il perdait la mémoire. Il ne m'a presque rien dit de son enfance. Je crois il n'avait pas de carrière, plutôt des emplois ponctuels. Il a été administrateur de théâtre, à mon avis lorsque Jean-Louis est entré dans ce milieu. Mon père n'avait pas un esprit bourgeois, il était doté d'une certaine fantaisie. Je l'idéalise sans doute, mais on me l'a toujours décrit ainsi. Il avait bon caractère et je ne pense pas qu'il se soit senti écrasé par le succès de Jean-Louis. Il adorait son frère. J'en suis sûre. Moi, je trouvais que Jean-Louis l'abandonnait dans sa maladie, mais je n'ai jamais entendu mon père faire une réflexion dans ce sens. En tout cas, s'il le pensait il ne le disait pas.

»Mon père avait 31 ans quand il s'est marié. Ma mère, Marthe, qui se faisait appeler Martine, était pianiste. Il l'a connue dans un cours de chant. Sa mère à elle était née en Algérie, vers 1880. Je l'ai bien connue puisqu'elle m'a élevée jusqu'à l'âge de 8 ans. Elle s'appelait Félicité et sa famille était originaire d'Italie du Nord et de Suisse italienne. C'était des colons qui possédaient d'énormes domaines vinicoles dans l'Oranais. Félicité, dernière d'une dizaine d'enfants, n'avait pas fait d'études et était élevée comme toutes les jeunes filles de ces familles très aisées, avec beaucoup de gens pour s'occuper d'elle. C'est au cours d'un voyage à Paris avec sa mère qu'elle a rencontré mon grand-père. Il s'appelait Georges Valmier, était un peu plus jeune qu'elle et il est mort en 1937. Je ne l'ai pas connu, mais je me sens une vraie filiation avec lui. A la fois peintre et chanteur, il était très séduisant. Il était originaire d'Angoulême mais a toujours vécu à Paris. Je crois qu'il a été le seul artiste de sa famille. Félicité a donc atterri dans le Paris des peintres, à Montmartre, et les draps de son trousseau ont servi à faire des toiles. Le couple n'avait pas beaucoup d'argent mais ne devait pas vraiment en manquer non plus. Ma grand-mère a eu ma mère à 31 ans, en 1912, puis a mis au monde un petit garçon qui n'a vécu que quelques mois, dont elle ne parlait pas. Après la mort de mon grand-père, elle n'a pas songé une seconde à refaire sa vie. Elle est allée habiter une petite maison de banlieue. Très brune, les yeux noirs, elle a dû être très jolie. Cette grand-mère-là était étrange. Elle n'aimait que les siens et se méfiait de tous les autres. A mon avis, elle n'était pas très douée pour le bonheur. Elle adorait sa fille, ma mère, mais détestait ses gendres. Je pense que tout cela vient de sa relation avec mon grand-père, pour qui elle a eu une vraie passion. Mais au quotidien elle devait être très… emmerdante. Mon grand-père, tout en ne se séparant jamais d'elle, a dû prendre pas mal la tangente, pour avoir un peu la paix. Elle a dû en conclure que quand on aime, on souffre.

»Ma mère adorait son père qui l'a initiée très jeune à la peinture et à la musique. Ma grand-mère a dû se sentir un peu mise à l'écart de cette relation fusionnelle. Ma mère a fait des études de piano. Si elle était restée avec mon père, elle aurait sans doute continué une carrière artistique. Mais elle a eu deux enfants, mon frère Alain, en 1942, et moi en 44, puis elle a changé de mari et eu deux autres filles, Anne et Emmanuelle. Elle a alors vécu dans l'ombre de mon beau-père, Jean Domec. Elle restait à la maison, ce qui était insupportable car elle avait mille fois trop de vitalité. Si elle avait travaillé, elle aurait été une bien meilleure mère. Lorsque mon beau-père est mort, elle a recommencé à travailler, elle est devenue antiquaire, s'est fait une multitude d'amis. On aurait dit que pendant dix-sept ans elle avait mis une partie de sa personnalité en veilleuse. Je ne sais même pas si elle en avait conscience. Son mariage avec mon père avait duré huit ans. Je ne m'en souviens pas. J'avais 1 an et 3 mois quand ma mère s'est retrouvée enceinte de mon beau-père. J'ai été expédiée chez ma grand-mère avec mon frère. Nous n'évoquions jamais cette séparation. On faisait comme s'il n'y avait pas de problèmes. Récemment encore, alors que je rédigeais mon autobiographie, ma mère a dit: «Mais qu'est-ce qu'elle peut raconter sur son enfance? Il ne s'est pourtant rien passé de spécial!» On dirait qu'elle a appris sur elle-même en lisant mon livre. J'en suis très heureuse, car j'ai l'impression qu'une barrière est tombée. On a évoqué des choses dont on n'avait jamais parlé. On va sûrement, un jour ou l'autre, avoir du temps pour pousser la conversation plus loin, sans heurts. Et peut-être arriverai-je à lui demander: «Mais comment, toi, as-tu vécu ça?» Mes enfants, David et Ariane, savent pourquoi j'ai quitté leur père, Daniel Toscan du Plantier. Ils savent pourquoi je vis avec Roger Vadim, on a toujours parlé de tout. Je n'ai jamais su si ma mère avait aimé mon père, ou mon beau-père, ou regretté mon père. Tout était secret. Je crois que cette atmosphère m'a donné envie d'être actrice, pour exprimer mes sentiments.

»Je ne sais pas pourquoi jusqu'à 8 ans je n'ai pas vécu avec ma mère. Soi-disant qu'elle avait un problème d'appartement. Peut-être n'a-t-elle pas pris le risque de vivre avec cet homme nouveau en emmenant ses deux bébés? Ils ont dû trouver pratique de nous mettre chez ma grand-mère. Moi, je ne dis rien, mais je sais que je ne me serais jamais séparée de mes enfants, même dans la situation la plus compliquée. Ma mère a eu immédiatement mes deux sœurs. Cela doit faire bizarre, d'avoir deux enfants avec soi en sachant qu'on en a deux autres ailleurs. Je sais qu'elle a organisé des séjours avec mon père et ma grand-mère pour qu'on passe des vacances ensemble. Tout d'un coup pendant quinze jours j'avais et mon père et ma mère. Eh bien, je n'en ai gardé aucun souvenir.

»Dans mon enfance, tout n'a pas été douloureux: l'amour de ma grand-mère, qui ne vivait que pour mon frère et moi, était inépuisable. Curieusement, elle était sûre que j'aurais un destin hors du commun. Par contre, n'avoir jamais vécu avec mon père a créé un manque encore présent aujourd'hui.,,

* Le cheval dans la pierre. Marie-Christine Barrault. Robert Laffont, 222 pages.