Ce jour-là, elle file à Brive-la-Gaillarde dans la Corrèze. Point de départ: Zurich, où elle vit depuis 1979. Près de 800 kilomètres. La distance ne la rebute pas. «Je conduis comme un camionneur», dit-elle. Là-bas vit son père. Il a 92 ans, et il est très en forme. Marie-Christine Büchi-Jabiolle ne l’a pas vu depuis trois mois, pandémie oblige.

Une pause à Genève pour prendre un café et parler de son actualité. Elle enseigne à la Haute Ecole pédagogique de Zurich, mais le livre qu’elle tient sous le bras n’a rien d’un manuel universitaire. Titre: Poème du Moiçadoncque. Sous-titre: «Autofiction en créole corrézien». Le marque-page est une fine bande de tissu cousue (comme dans la Pléiade) et, sur la couverture blanche, une petite fille nous sourit. Livre pour enfants, pense-t-on. Non. L’ouvrage est un exercice de poésie.

Hainebique et embruitance

Le «moiçadoncque», c’est elle petite, heureuse de vivre à Brive avec la maman et le papa, qui est architecte. Fille unique qui n’aime pas l’école et fait rire la classe. Le récit est une succession de saynètes caustiques et souvent drôles. Mais il est avant tout le prétexte à une forme peu banale d’écriture: le néologisme. Exemples de mots inventés: envoisinement, hainebique, embruitance, allaitage, tétinasse, ensoirement, hilarance, diglosse, jactance, parlature, etc. Marie-Christine Büchi-Jabiolle fait, dit-elle, acte ludique d’insoumission en malmenant la syntaxe, en s’affranchissant des règles de grammaire et en brouillant le vocabulaire.

C’est un acte aussi militant: «J’appelle cela du créole corrézien, avec des mots et des sons pris de mon enfance, en hommage aux patois occitans que l’on entendait encore au siècle dernier.» Dialecte tombé en désuétude au profit d’une «uniformisation linguistique». Ce qui la navre. «Quitte à écrire, autant faire mauvais genre et user d’une mauvaise langue, libre et décomplexée», argue-t-elle.

Enfant, quand elle montait à Paris avec ses parents, elle était muette. Honte de la langue de ses ancêtres «qui jactions une parlance toute en roulades qui rappelait le chant des tourterelles». «Une forme de résistance a été la réponse à l’interdiction de langues régionales dans des certains pays, notamment ceux soumis à une dictature. Chez nous, la réaction fut la honte, dès l’école», regrette-t-elle.

Une richesse culturelle ainsi s’en va, une identité et une mémoire aussi. Voilà pourquoi elle conte son enfance avec son créole bien à elle, fièrement, à la face de ce français uniforme parisien, pareil et bien comme il faut. «Le moiçadoncque n’a d’autre choix que de singer ce français du nord ou persister à parler comme un plouc. Mais à travers la syntaxe brouillée de son créole corrézien, on entend l’écho lointain du vieux patois d’oc», résume-t-elle.

Bac en poche à 18 ans, Marie-Christine Büchi-Jabiolle s’est mise à babéliser. A parler plusieurs langues, donc. Londres d’abord pour s’émanciper puis assimiler le spoken english. Etudes hispaniques et hispano-américaines ensuite, à l’Université de Limoges et à la Sorbonne. Elle soutient même une thèse de doctorat sur l’histoire de la langue catalane. Un jour, sur une plage de Palamos en Espagne, elle rencontre un jeune Helvète. Coup de foudre. Il se prénomme Ralph, deviendra une figure de la presse suisse. Ils se marient en Corrèze. Le notaire écrit par inadvertance sur l’acte de mariage: Zurich, Allemagne.

Mais c’est bien en Suisse qu’elle s’en va vivre. Le fédéralisme lui plaît. Il est le garant du particularisme des uns et des différences des autres. A chaque canton son dialecte. Elle apprend l’allemand et le suisse-allemand, combine les deux, les ponctue de son accent corrézien qu’elle n’a jamais perdu. Oublié, l’opprobre. «Paradeplatz à Zurich, il y a de jeunes cadres de banques qui causent en patois», retient-elle. La Suisse ferait plus que sa Corrèze. Son livre est sur les présentoirs de la librairie zurichoise Mille et deux feuilles. Il est à peine exposé sur les rayons brivistes. Dommage. Ces extraits pourraient donner envie.

«Ma belle joyance de vie»

Page 22: «Dans le bel été en gestance de l’an 1957, mon paternel, ma matrice et moiçadoncque s’en retournâtent dans les basses terres dans une quatre chevaux verte et jolie en très grande bringuebale sur les routes de jadis.»

Page 63: «Ma matrice qui manque guère de caractérielle décidâte contre la volontaire de mon paternel qu’elle irait gonfler le nombre de chauffards et s’inscrivîte d’incognito à l’auto-école… mon paternel revinte un jour à la case de nous tout en efferve et colérique pour la raison qu’il avait croisé ma matrice en raide droiture au volant de la dite auto-école.»

Page 75: «A l’école du pont cardinal j’aimions d’amour tendre le dénommé simonet pour qui jamais je perdite ni ma raison ni ma belle joyance de vie et quand chacun prîte son propre cheminement il me restâte dudit simonet une douce rémémorance aussi belle que l’odeur des tilleuls d’été.»


Profil

1957 Naissance à Ussel, en Corrèze.

1979 Arrivée en Suisse.

2011 Enseigne à la Haute Ecole pédagogique de Zurich.

2020 Publie «Poème du moiçadoncque», avec des illustrations de Roodenbeke.


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