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Marie-Thérèse Chappaz à Sion, 24 mars 2018.
© Dominic Steinmann

Grande interview

Marie-Thérèse Chappaz: «On peut cultiver la vigne sans produits de synthèse»

La vigneronne de Fully soutient l’initiative populaire qui vise à interdire les pesticides et généraliser l’agriculture biologique. Un engagement que celle qui a été nommée «icône du vin suisse» explique par sa volonté farouche de protéger la nature

En vingt ans, Marie-Thérèse Chappaz s’est imposée comme la référence de la viticulture suisse. Pour la grande qualité de ses vins, mais aussi pour sa générosité et son authenticité. En février, elle a été sanctifiée par Stephan Reinhardt, qui travaille pour The Wine Advocate, revue spécialisée crée par Robert Parker. Le dégustateur allemand lui a octroyé la note de 99 sur 100 pour deux de ses vins liquoreux, la qualifiant de «Romanée Conti de la Suisse».

La nièce de l’écrivain et poète Maurice Chappaz est «fière» de cette reconnaissance, mais elle n’en fait pas tout un plat. En recevant Le Temps dans son refuge de La Liaudisaz, sur les hauts de Fully, elle insiste sur sa passion pour la vigne et la nature qui lui donne vie. «A 18 ans, je voulais devenir sage-femme et voyager. Mon père m’a donné une vigne. Après l’avoir travaillée, j’ai su que j’en ferais mon métier.»

La vigneronne a eu le coup de foudre pour la biodynamie en 1997 après une visite au domaine Chapoutier, pionnier de la méthode cultural de Rudolph Steiner dans les Côtes-du-Rhône. «Cela a été un déclic. Cela m’a permis d’en finir avec le rapport de force qui régissait trop souvent ma relation avec mes vignes.»

Aujourd’hui, «Marie-Thé» cultive l’ensemble de ses 11 hectares en biodynamie, mais sans fondamentalisme. «Je ne suis pas strict sur le calendrier lunaire. Le plus important, ce sont les préparations que l’on dynamise pour renforcer la vigne.» Elle défend à titre personnel l’initiative populaire «Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse», dont le délai de récolte de signatures échoit fin mai. Selon elle, l’agriculture, mais aussi les privés, et les collectivités publiques doivent rompre avec la chimie «pour le bien des générations futures.»

Le Temps: Pourquoi vous engagez-vous dans ce combat contre les pesticides?

Marie-Thérèse Chappaz: Parce que c’est une évolution nécessaire. La qualité des sols, la qualité de l’eau, c’est l’avenir de la planète. Je m’inquiète de ce qu’on va laisser aux générations futures. Je suis convaincue que les pesticides de synthèse sont beaucoup plus nuisibles que ce qu’on pourrait penser. En cas de succès de l’initiative, on ne réglerait pas le problème à l’échelle mondiale. Ce serait un premier pas. La Suisse pourrait devenir un modèle.

Sans produits de synthèse, la plupart des produits agricoles coûteraient plus cher.

S’il y a une volonté politique d’avoir une agriculture biologique et de la protéger par des taxes douanières, ça ne sera pas forcément plus cher. Le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann considère que l’agriculture est une branche économique comme les autres. A mon avis, c’est une erreur. Il est possible de changer de système de consommation, comme le montre l’exemple de la coopérative La Louve, à Paris: on paie les produits bios moins cher que les produits conventionnels dans les grandes surfaces. Cela renforce ma conviction de privilégier une agriculture de proximité. Il faut défendre les agriculteurs en leur donnant les moyens de produire de manière biologique. Il en va de notre sécurité et de notre souveraineté alimentaire. Dans cet esprit, je défends aussi l’initiative populaire d’Uniterre pour la souveraineté alimentaire.

N’est-ce pas une niche plus qu’une perspective pour la branche dans son ensemble?

Non, j’en suis convaincue! Si tous les agriculteurs faisaient des contrats de vente directe avec les collectivités publiques, il y aurait une vraie alternative à la grande distribution. Moi, je n’y vais que pour acheter du poisson. Pour le reste, je favorise la vente directe. Il faut arrêter de dire qu’on ne peut pas nourrir la planète sans les produits de synthèse. C’est simplement faux. Mais il faut dire la vérité: la transition vers une agriculture biologique n’est pas simple. Au début, il y a une baisse des rendements. La plante doit s’adapter: tu la stresses, tu lui enlèves ses béquilles. Mais ensuite, la production remonte. Le sol redevient vivant, fertile. C’est un processus qui prend du temps. L’initiative laisse dix ans pour faire la transition. Personnellement, je pense qu’un délai de quinze ans aurait été plus réaliste.

L’interdiction des pesticides de synthèse n’est-elle pas trop extrême?

Non, car la réduction de leur utilisation ne change rien sur le fond. Il faut rompre avec un système qui est condamné. Si l’initiative ne passe pas cette fois, une autre passera dans quinze ans. Les produits de synthèse ont été utiles après la Deuxième Guerre mondiale, quand il fallait nourrir des populations dans le besoin. Les désherbants, il faut le reconnaître, ont aidé la viticulture. Sans eux, la plupart des vignes difficiles d’accès, loin de la route, auraient peut-être disparu. En Valais, les sols contiennent peu d’argile, donc peu de réserve d’eau. Si tu laisses tout enherber, tu n’as plus une grappe. Aujourd’hui, il y a des alternatives: on peut cultiver la vigne sans pesticides de synthèse. Personnellement, j’utilise un paillage qui empêche l’herbe de pousser et qui permet de garder de l’humidité dans le sol. Je complète avec du compost qui aide la paille à se dégrader sans prendre l’azote disponible pour la plante. Il m’a fallu du temps pour développer ce système. Aujourd’hui, je suis contente, c’est efficace. Et c’est très valorisant. Pendant dix ans, j’ai utilisé du désherbant. Mes vignes ressemblaient à un désert lunaire. Vous ne pouvez pas imaginer ce que j’étais soulagé de pouvoir faire sans. Quand je vois la baisse de fertilité que connaissent les cultures en agriculture conventionnelle, j’ai la confirmation d’avoir pris la bonne décision.

L’initiative «Pour une eau propre pour tous» est une initiative contre les paysans, car elle les rend seuls responsables de la pollution de l’eau

L’utilisation du cuivre, utilisé comme fongicide par les vignerons bio et biodynamiques, pose problème en matière de résidus dans les sols. Cette question n’est-elle pas sous-estimée?

C’est le point faible du bio, c’est vrai, mais il est surestimé. Si on a un sol vivant, les analyses montrent que les quantités de cuivre restent stables dans le sol. Elles ont même tendance à baisser. On utilise vraiment de petites doses et on n’est pas les seuls à le faire: 90% du cuivre est utilisé par l’agriculture et la viticulture conventionnelle.

Existe-t-il des alternatives satisfaisantes?

L’Institut de recherche de l’agriculture biologique (FiBEL) a réalisé de nombreuses études dans ce sens. L’extrait de mélèze pourrait être une solution. Mais la question du cuivre me fait revenir à l’extrémisme que vous évoquiez dans une précédente question. L’initiative populaire «Pour une eau propre pour tous», qui vient d’aboutir, est vraiment extrême, elle. Elle veut priver de payements directs les agriculteurs qui utilisent des pesticides, même des pesticides naturels. Cela ne règle en rien le problème de l’eau: ceux qui ne recevront pas de paiements directs utiliseront toujours des produits de synthèse. Et puis le texte vise exclusivement les paysans. Communes et particuliers pourraient continuer à utiliser des peintures de façade contenant des fongicides, par exemple, que l’on retrouve aussi dans l’eau. Autre absurdité: l’initiative ne prévoit aucune limitation concernant la vente en Suisse de produits agricoles issus de l’agriculture conventionnelle. Derrière son titre accrocheur, c’est une initiative contre les paysans, car elles les rend responsables de la pollution de l'eau.

Votre goût pour le débat politique vous vient-il de vous grand-oncle Maurice Troillet, ancien conseiller d’Etat?

Je pense qu’il y a un lien. J’ai beaucoup de force en moi qui vient des anciens. Maurice Troillet a été beaucoup critiqué. Il est resté quarante ans au Conseil d’Etat, entre 1913 et 1953. On le considérait comme un dictateur. Il voyait le Valais sur le long terme. Il voulait faire avancer les choses. Je suis beaucoup plus consensuelle que lui, je n’aime pas trop les conflits. Je suis également très attachée à l’héritage de mon oncle, l’écrivain Maurice Chappaz. Comme Maurice Troillet, il a mis son âme au service du Valais. Il y a eu une correspondance entre eux. Ils étaient à la fois très différents et très proches. Ils m’ont tous deux beaucoup apporté. Comme mon père, qui m’a donné le goût de la nature. Et ma mère, qui incarne la tolérance et l’amour avec une absence totale d’ambition matérielle.

Vous vous sentez proche d’un parti politique?

Je n’ai pas d’orientation politique: je suis pour une société qui prend en compte les plus faibles. Je vote pour les gens qui travaillent pour le bien commun. Je me reconnais dans un personnage comme Fernand Cuche. De manière générale, j’aime l’ouverture d’esprit, la culture, la poésie, l’art. Ce sont des fondements de la démocratie.

Les produits de synthèse utilisés à la vigne se retrouvent-ils dans le goût du vin, comme l’assurent les auteurs d’un ouvrage paru récemment*?

La question des résidus dans le vin n’est pas mon plus grand souci. Je ne suis pas venu à la biodynamie pour améliorer la qualité du vin, mais pour la nature, pour avoir un sol vivant. Peut-être que les pesticides ont un goût. Personnellement, je ne suis pas du tout sûr de retrouver les vins biodynamiques à l’aveugle. J’aime d’abord les gens, puis leurs vins, qu’ils soient biodynamiques ou non.

Quel regard portez-vous sur l’avenir de la viticulture suisse et valaisanne?

J’ai confiance en l’avenir de nos vins. Il y a une concurrence très forte avec les crus étrangers, mais on sent une attirance grandissante pour les vins authentiques qui ont une histoire à raconter. Des vins qui ont une origine, vecteurs de plaisirs et d’émotions. On a la chance de pouvoir en produire en Suisse, avec nos terroirs à la fois variés et uniques. Avec toutes nos spécialités autochtones, on offre des vins qu’on ne trouve pas ailleurs. Comme nos magnifiques paysages.

A part vous et le vigneron grison Daniel Gantenbein, aucune figure viticole n’est connue en dehors de la Suisse. Comment y remédier?

Pour se faire connaître à l’étranger, il faut sortir, voyager. J’y allais même quand je n’avais rien à vendre. Il faut prendre exemple sur des régions comme les Côtes-du-Rhône ou l’Alsace. Ce sont des personnalités qui ont fait bouger les choses et développé la notoriété de leurs domaines – et par ricochet de leur région – à l’étranger. Cela crée une émulation. Il faut aussi donner un coup de pouce aux jeunes qui arrivent. En Valais, nous avons une génération de jeunes vigneronnes comme Sarah Besse, Valentina Andrei, Martine Vocat, Madeleine Mercier, Sandrine Caloz, Mathilde Roux, Isabella Kellenberger, Lucie Zufferey et Chloé Fontannaz. Elles ont beaucoup de talent et de l’énergie à revendre. Elles représentent l’avenir.

Justement, vous avez obtenu en février deux fois le pointage 99 points sur 100 pour vos liquoreux par Stephan Reinhardt, qui travaille pour le magazine crée par Robert Parker. Quelle importance donnez-vous à cette première pour des vins suisses?

C’est magnifique. Au début des années 2000, j’avais déjà obtenu une note de 100 sur 100 pour ma petite arvine 1998 donnée par Per-Henrik Mansson, de Wine Spectator. Il n’avait malheureusement pas publié d’article car mes vins n’étaient pas distribués aux Etats-Unis… Ceci dit, je suis très contente: Parker reste une référence. Et puis j’ai beaucoup apprécié Stephan Reinhardt. Il prend dix minutes pour déguster chaque cuvée. Il s’intéresse vraiment au vin, quelle que soit la région. Je n’ai malheureusement pas vraiment eu le temps de savourer cette reconnaissance. Je mène trop de choses de front depuis le début de l’année.

Faut-il développer l’export, qui concerne aujourd’hui à peine 1% de la production de vins suisses?

Oui, j’en suis convaincue. Mais pour développer les marchés étrangers, il ne faut pas aller dans les grands salons comme ProWein. J’y suis allée, je n’ai pas vendu une bouteille… Il y a d’autres salons plus accessibles, comme le salon des vins de la Loire. L’an dernier, j’étais la seule vigneronne suisse. Il y avait des importateurs japonais, américains. Cela a très bien marché. L’export représente 2% de ma production. J’aimerais bien développer cela. Vendre des vins à l’étranger est une excellente promotion pour les vins suisses.

*«Le goût des pesticides dans le vin», Gilles-Eric Séralini, Jérôme Douzelet, Actes Sud.


Le questionnaire de Proust

Une qualité que vous aimez chez les autres?

La gentillesse.

Et chez vous?

La loyauté.

Si vous pouviez changer quelque chose dans votre bibliographie, ce serait?

Ne pas avoir perdu autant de temps à faire la fête.

Le livre que vous lisez en ce moment?

Les huit montagnes de Paolo Cognetti.

Un rêve de gosse?

J’aurais aimé avoir une grande famille. J’ai une fille, c’est déjà extraordinaire.

Une personnalité avec laquelle vous aimeriez partager un repas?

J’aimerais rencontrer le pape, car il est exceptionnel. Pour manger, je me sentirais plus à l’aise avec l’essayiste et agriculteur Pierre Rabhi.

L’application de votre téléphone portable que vous utilisez le plus?

MétéoSuisse.

La plus vieille chose que vous possédez?

Une chaînette avec une croix de ma grand-mère.

Une des raisons qui vous fait aimer la Suisse?

Ses paysages de montagnes et le fédéralisme.


Profil

1960: Naissance.

1987: Elle reprend les vignes familiales et emménage à la Liaudisaz.

1988: Premier millésime.

1989: Naissance de sa fille Pranvera.

1997: Rencontre avec la biodynamie.

2016: Nommée «icône du vin suisse».

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