L’habit ne fait pas le moine. On connaît l’adage. Pourtant, en regardant Marion Chaygneaud-Dupuy assise en tailleur sur le canapé du salon d’un chalet confortable qui l’accueille depuis le début de la pandémie en Suisse, on est saisi par la surprise. D’où cette femme aussi fine qu’un roseau a-t-elle tiré la force pour gravir l’Everest à trois reprises? Elle sourit et plonge son regard dans le vôtre, comme pour converser avec votre âme. «Si la volonté de nettoyer la montagne n’avait pas été présente, je n’aurais en aucun cas vu le sens de l’escalader», répond-elle. Le bonheur est le chemin, dit un autre aphorisme.

Dans sa biographie Respire, tu es vivante (Ed. Massot, 2020), elle relate son parcours de vie dicté par des choix à la fois sincères et radicaux. Le premier est pris, il y a 24 ans, dans les rues de Calcutta. En voyage dans le sous-continent, la jeune femme alors âgée de 16 ans rencontre le docteur Preger. Ce Britannique connu sous le diminutif de Dr. Jack dédie sa vie aux plus démunis dans les rues de la métropole indienne. La dévotion de l’homme pour les êtres les plus faibles renverse l’âme de l’adolescente.

A son retour en France, elle prend la décision de quitter sa famille et sa Dordogne natale pour dédier sa vie à l’apprentissage de la compassion. Deux ans plus tard, elle se rase le crâne, fait vœu de chasteté et intègre un monastère à Mirik dans le district de Darjeeling, en Inde, pour suivre l’enseignement de celui qu’elle appellera son maître, Bokar Rimpoché.

Un effort joyeux

L’homme saint perçoit vite le feu qui brûle en elle. La jeune nonne médite plus de six heures par jour. Elle veut apprendre. Beaucoup. Pour cela, elle entame un travail assidu de nettoyage de son identité. Face aux multiples questions qu’elle présente à son maître aux prémices des quatre ans d’enseignement qu’il lui dispensera, il finit par lui dire: «You want too much», «vous voulez trop». Aujourd’hui, force est de constater que Marion Chaygneaud-Dupuy est incorrigible. La phrase du sage résonne encore, mais elle sourit: «J’ai de l’ambition, mais mes souhaits sont réalistes.»

Comme celui de vouloir nettoyer la plus haute montagne du monde. Marion Chaygneaud-Dupuy ne la nomme d’ailleurs pas Everest. Elle lui préfère son appellation tibétaine: Jomolangma, la déesse-mère éléphant. Le gravir a été pour elle une expérience 100% spirituelle. De ses trois ascensions elle garde le souvenir d’un effort joyeux. «Je n’ai ressenti que des émotions très positives. Le fait d’alléger la montagne de ses déchets est réjouissant.» L’exploit sportif ne l’intéresse pas. Si elle côtoie le ciel de si près, c’est pour contempler le lien entre l’homme et la nature. «Tout est interdépendant, ce que nous projetons sur l’environnement nous sera renvoyé», répète-t-elle.

Depuis 2016, avec l’aide des collaborateurs du projet Clean Everest créé à dessein, pas moins de 10 tonnes d’ordures ont été ramassées sur la montagne-mère. Boîtes de conserve, plastiques, canettes de bière, bouteilles d’alcool, emballages de repas font partie des principaux éléments. En altitude, ce sont les bouteilles d’oxygène et les tentes abandonnées sur la montagne qu’il a fallu ramener.

Ce travail de fourmi exécuté d’abord à dos d’homme entre le sommet (8848 mètres) et la base de la montagne, puis de yaks entre le camp de base avancé (6500 mètres) et le camp de base (5200 mètres) est récompensé par une somme d’argent variant selon le poids récolté. Les organisations internationales sont, quant à elles, sommées de rapporter leurs déchets sous peine d’interdiction de revenir sur le Toit du Monde.

Après quatre saisons de nettoyage, la montagne peut désormais être considérée comme propre. «Il reste cependant encore des détritus enfouis dans la glace, précise Marion Chaygneaud-Dupuy. Et quelques cadavres.» Car si l’Everest n’incarne plus la décharge la plus haute du monde, il peut encore être considéré comme un cimetière à ciel ouvert. Pas moins de 200 corps parsèment ses pentes non loin du sommet. «Il est difficile de les descendre. C’est comme s’ils s’agrippaient à la montagne, car leurs doudounes restent accrochées à la roche. Nous les avons donc déplacés à l’écart du chemin et leur avons offert une sépulture.»

Vers l’autre

La nonne qui préfère aujourd’hui être qualifiée de contemplative tient sa tasse d’eau chaude entre les mains, en contemplant les Dents du Midi. Elle a réuni l’ensemble de ses longs cheveux noirs sur son épaule gauche. «Je les laisse pousser depuis 2016», glisse-t-elle. Elle se sent bien ici dans les montagnes suisses. L’esprit libre, elle a profité de cet exil forcé pour apprendre à skier et rédiger ses Mémoires. «Ecrire ce livre fait partie de mon cheminement. Pour moi qui me suis longtemps murée dans la solitude, c’est ma façon de faire le pont et d’aller vers les autres.»

Lhassa demeure toutefois son domicile. Elle y vit depuis dix-huit ans, depuis que Bokar Rimpoché l’a invitée à quitter le monastère et constater l’impermanence de tout ce qui la façonne. Dans la ville tibétaine, en plein centre de l’Himalaya, elle s’est réconciliée avec son corps ignoré pendant des années de méditation et entreprend de raviver les traditions écologiques inhérentes aux savoirs ancestraux tibétains. Dès que possible, elle y retournera. L’habit ne fait pas le moine, mais son chemin révèle son âme.


Profil

1980 Naissance dans le Périgord, en Dordogne.

1996 Voyage en Inde, rencontre le Dr Jack Preger.

1998 Intègre un monastère à Darjeeling et suit l’enseignement de Bokar Rimpoché.

2012 Création du projet Clean Everest. Elle atteint le sommet pour la première fois l’année suivante.

2016 Première saison de nettoyage de la montagne.


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