MODE

Martin, l'éléGrant

A Milan, puis à Paris, s'ouvrent cette semaine les défilés féminins pour l'hiver prochain. «Le Temps» y consacrera plusieurs pages dès demain. En attendant, interview du designer Martin Grant, Australien installé à Paris, si chic, si cool.

C'est peut-être la poursuite d'un rêve. Naître dans un pays aux antipodes de l'élégance dans sa plus pure expression. Grandir le plus loin possible du chic parisien. Et finir, à force d'obsession, comme il dit, par devenir l'un des créateurs les plus épurés de sa nouvelle génération. Gagner, dans ce long trajet, plus de force, plus d'équilibre et de beauté que ceux qui n'ont pas eu à cheminer autant.

Martin Grant a 40 ans. Il est né en Australie. Il a pour clientes régulières Kate Blanchett, icône de branchitude éclairée, ou Lee Radziwill, sœur de Jackie Kennedy, toujours au premier rang des shows couture. Ses défilés s'apparentent à de beaux spectacles intimistes, traversés par des silhouettes qu'on dirait flottantes comme des calligraphies. Un genre de beauté pour œil averti, de contre-culture du luxe tape-à-l'œil, aux antipodes des vitrines où le logo, souvent, cache une forêt de vulgarité. Lignes pures et structurées, talent de coloriste. Rencontre à Paris avec un créateur célébré par la presse papier glacé, et dont le créneau «exclusif» est, dit-on, l'avenir de la mode.

Le Temps: Comment devient-on une des adresses les plus chics et les plus élégantes de Paris quand on est né en Australie, pays que l'on imagine peuplé de gens en vêtements de trekking ou de safari?

Martin Grant: Justement. J'étais entouré de tout ce qui ne m'inspirait pas. Tout petit garçon, j'étais déjà fasciné par la silhouette «sablier». Il existe d'ailleurs une dizaine de dessins que j'ai faits quand j'avais 4 ans et dont je me suis servi, en 2005, comme point de départ pour une exposition. Pour moi, la robe crinoline, c'était LA robe. J'en ai même fait d'énormes pour des installations, on pouvait mettre 30 personnes dessous.

- Autre particularité: vous avez été célèbre à 16 ans. En matière de mode, l'Australie est-elle si différente de l'Europe?

- C'était une époque particulière. J'avais 15 ans, le Fashion Design Council australien venait de se créer, il cherchait de jeunes designers pour des défilés, et je pouvais y participer. J'ai eu la chance de débuter à une époque charnière: la mode établie était ultraconservatrice. D'un seul coup, une masse de jeunes créateurs est arrivée et a pu émerger. J'ai ouvert ma boutique, j'avais 16 ans, et aucune formation professionnelle. Sauf qu'à partir de l'âge de 12-13 ans, je réalisais déjà des robes pour des copines. Je me suis spécialisé dans les beaux tissus, les finitions artisanales et impeccables.

- Et puis, à 21 ans, à l'âge où les gens se lancent, vous, vous avez fermé votre business...

- Au bout de cinq ans, mes ventes se portaient tellement bien que cela en devenait lourd. Je ne faisais que travailler, je n'avais plus de temps pour moi. Je me suis dit que si je ne changeais pas, ça allait continuer comme ça jusqu'à la fin de ma vie! J'ai repris des études, quatre années pour étudier l'art, la sculpture et apprendre plusieurs métiers: la photo, la peinture, ce qui m'est très utile aujourd'hui.

- En 1992, vous vous installez à Paris. Là aussi, le succès est au rendez-vous, alors qu'il devient difficile pour un designer indépendant de survivre. Comment faites-vous?

- Je suis très travailleur. On appelle cela de l'obsession, non?

- Comme de nombreux designers de mode, vous dessinez vos propres collections et aussi celles d'une autre grande marque. Comment gérez-vous ces deux casquettes?

- En fait, c'est assez facile. Mes collections, sous mon nom, j'y travaille seul. Pour les grands magasins Barneys, je dessine mais je collabore aussi avec d'autres personnes qui ne dessinent pas mais ont leur mot à dire sur le style de la maison. Cela introduit plusieurs points de vue et comme nous entendons bien, c'est intéressant. Je trouve même plus facile de créer pour quelqu'un d'autre, parce que je peux prendre plus facilement de la distance. Si on n'aime pas ce que je fais pour Barneys, je ne le prends pas comme une critique personnelle. Mes collections pour Barneys, à New York, c'est un monde à part dans lequel je plonge. Ma marque, elle, c'est Paris, c'est mon univers.

- Votre style est épuré, atemporel. Pourquoi ne pas suivre le romantisme, comme tant d'autres?

- La simplicité, c'est quelque chose que je porte en moi. Même les robes de mariée que je faisais, à l'époque, étaient plus épurées que les autres. Les imprimés, les fleurs, les volants, dès qu'il y a des dessins, ça me perturbe.

- Vous rougissez, c'est parce que je porte une robe à fleurs?

- (Il rigole.) Disons que je travaille la forme plutôt que la décoration. Hum. Pour revenir à votre question, je ne regarde pas trop ce que font les autres, les tendances, je n'achète même pas de magazines de mode. Au bout du compte, on finit toujours par intégrer ce qu'on voit et par digérer, même malgré soi, toutes les impressions visuelles. Je préfère m'inspirer des anciens, comme Christian Dior ou Cristobal Balenciaga.

- Est-ce que vous faites toujours de la couture ou du sur-mesure?

- De moins en moins. Cela prend du temps. Je le fais encore pour Kate Blanchett, Lee Radziwill ou Rachel Griffith. Ou alors, j'adapte mes collections à leur demande.

- Qu'est-ce qui différencie une star en Prada d'une star en Martin Grant?

- Pour mes clientes, le label leur est égal. Elles recherchent des habits qui les détachent du grand nombre. Elles pensent que mes vêtements doivent souligner leur personnalité et non le contraire.

- Cinq mots pour qualifier le bon goût?

- Pureté des lignes, raffinement.

- Et vous, chez qui vous habillez-vous?

- Chez Dior Homme, Hedi Slimane. L'idéal, ce serait d'aller chez le tailleur, mais il faut du temps.

- Quelle est votre formule pour rester indépendant face aux grands groupes du luxe concurrents?

- Ça, je l'ai appris en Australie. Quand vous commencez avec des clientes privées, vous ne devez pas avancer de l'argent. L'argent d'une cliente vous permet d'acheter le tissu de la prochaine robe. J'ai recommencé comme cela à Paris. Mes premières collections ne comportaient qu'une vingtaine de pièces, je me suis construit une clientèle petite mais fidèle, et j'ai pu, surtout, vendre au Japon, en Australie, en Angleterre.

- Est-ce que vous vous sentez très loin de l'Australie et de vos 16 ans?

- Mes parents sont profs. Quand j'ai eu 12 ans, ils ont pris une année sabbatique que nous avons passée en Grande-Bretagne. Puis nous avons passé six mois en France. J'ai eu tôt un premier goût de l'Europe. Maintenant, je suis très heureux, je suis arrivé là où j'ai rêvé d'arriver.

Collection et liste des boutiques, y compris en Suisse: http://www.martingrantparis.com

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