C'est donc saint Martin, en manteau blanc sur son cheval fier, qui ouvre le spectacle de la Fête des Vignerons. Une première, voulue par le librettiste François Deblüe. Un symbole de partage très œcuménique pour une fête païenne. Mais le vrai Martin a-t-il seulement connu Vevey, la ville dont il est le patron? Possible, pas certain: né dans ce qui est aujourd'hui la Hongrie, celui qui fut une des stars les plus populaires du Moyen Age a traversé deux fois les Alpes, et cela ne pouvait se faire, au IVe siècle, que par le Petit ou le Grand-Saint-Bernard.

La première fois, il avait 15 ans. Il avait quitté, enfant, la ville de garnison où son père était tribun militaire. La région s'appelait alors la Pannonie et le village est devenu Szombathely, à la frontière autrichienne. La famille s'était rendue à Pavie, en Cisalpine, où le père avait été muté. La carrière militaire était alors héréditaire de par la loi: ainsi, à peine adolescent, Martin se retrouva malgré lui «circitor», cavalier de première classe dans la garde impériale. Il s'en alla, à travers les Alpes, jusqu'à Amiens, où il était chargé de surveiller la route qui vient de Rome. C'est là, aux portes de la ville, qu'il rencontra un mendiant boiteux et grelottant et qu'il eut ce geste destiné à l'inscrire à jamais dans la mémoire collective: avec son épée, il partagea en deux son manteau de laine, la chlamyde blanche des cavaliers de la garde impériale.

La seconde fois qu'il passa les Alpes, Martin avait claqué la porte de l'armée, après avoir refusé de servir à la veille d'une bataille. Il avait 18 ans, il était baptisé et brûlant du désir de suivre enfin sa vocation précoce de serviteur de Dieu. Il retournait en Hongrie pour y convertir ses parents. Il réussit avec sa mère, échoua avec son père, et se fit chasser comme un malpropre par le clergé local, adepte d'un certain Arius, car l'Eglise, déjà à cette époque, était déchirée, entre nicéens et ariens.

Finalement, que Martin soit ou non passé par la Riviera vaudoise n'a pas grande importance. Les Veveysans en tout cas n'ont pas débaptisé l'église qui porte son nom* lorsqu'ils l'ont transformée en temple et ils continuent de fêter, en novembre, la foire de Saint-Martin, évêque très catholique.

Mais que savent-ils du personnage? Pas grand-chose, a remarqué Philippe Baud, prêtre et fondateur du Centre catholique d'études à Lausanne, un soir qu'il buvait un verre, après une répétition, avec les autres figurants incarnant comme lui, dans le spectacle, les Convives de la Saint-Martin. Philippe Baud s'est donc mis en devoir de raconter, dans un livre plein de sympathie et de vivacité**, l'histoire de celui qu'on a surnommé le treizième apôtre. Plusieurs érudits contemporains confirment l'existence et l'immense popularité de Martin, soldat romain devenu évêque de Tours. Mais le prêtre veveysan cite surtout son premier biographe, et son contemporain, Sulpice Sévère. Durant tout le Moyen Age, raconte Philippe Baud, sa Vie de saint Martin était le best-seller incontesté: «Il n'y avait pas un lettré qui ne le transportât, avec la Bible, dans sa sacoche.»

Entre réalité historique et broderies décoratives, le récit de la vie du saint regorge de guérisons merveilleuses et de miracles. Martin était un gars solidement charpenté qui passait une bonne partie de son temps à courir la campagne pour aller détruire les autels païens et clouer le bec au Malin sous toutes ses formes. Un homme de parole et d'action, pas très versé dans les figures de style, d'ailleurs il n'a laissé aucun écrit. Lui-même ne se battait pas, même s'il acceptait, semble-t-il, un coup de main de certains «anges», appartenant probablement à la gendarmerie romaine. Ce qu'il faisait en revanche très volontiers, c'était mettre sa vie en jeu pour prouver l'existence de Dieu. Ainsi, on voit un arbre abattu rebondir pour ne pas l'écraser, on le découvre sortant frais et dispos du cœur d'un incendie. Il y a dans les hauts faits qui lui sont attribués largement de quoi inspirer peintres et conteurs.

Mais étonnamment, c'est le partage du manteau qui symbolise le plus universellement saint Martin: un tout petit geste, pas miraculeux pour un sou, «une atteinte au matériel militaire», qui le rend «proprement ridicule», écrit Philippe Baud. Mais justement: Martin ne s'est pas demandé de quoi il aurait l'air en rentrant au campement avec un demi-habit, ajoute-t-il. Tout son «génie» est là, «dans cette insouciance de la générosité, qui est, sans le savoir, l'invention d'un nouvel ordre économique mondial».

L'auteur veveysan explique aussi la raison de la fascination exercée par le saint le plus populaire de Gaule (4600 villages portent son nom en France). La vocation de Martin était d'être moine. Mais là où il posait sa paillasse, les disciples accouraient et un monastère prenait naissance. C'est littéralement porté par la foule qu'il a finalement accepté de devenir évêque de Tours. Une fois promu cadre de Dieu, il a continué à laver les pieds de ses hôtes les plus humbles et à refuser de s'incliner devant l'empereur. «Tout cela se passe à un moment clé du christianisme: les persécutions cessent et la religion peut devenir une affaire d'Etat», note Philippe Baud. Nombre de chrétiens, en devenant évêques, cèdent déjà aux séductions du pouvoir et font des ronds de jambe devant le prince et ses sbires. «Martin, évêque malgré lui, ne fait aucun compromis.»

En somme, l'homme au blanc manteau incarne la hiérarchie ecclésiastique telle que les croyants en rêvent: humble, désintéressée et charismatique. La popularité de saint Martin serait-elle à la mesure de leur déception?

Peut-être salue-t-elle aussi un homme qui n'avait pas, comme il disait, «le Dieu gris». Grand planteur de vignes devant l'Eternel, il a eu, dans un prêche, ces mots historiques à propos du vin: «S'il est péché d'en trop boire, il est péché tout aussi grave de n'en point boire du tout.»

* Dimanche 1er août à 9h30, une célébration œcuménique aura lieu au temple Saint-Martin à Vevey, retransmise par Espace 2 et précédée, à 9h10, d'une présentation du saint par Philippe Baud.

** LE DIT DE SAINT MARTIN Par Philippe Baud, Ed. Saint Augustin, 151 p.