Portrait

Martin Schlaepfer traque les secrets de la nature, ces oubliés de l’économie

Il enseigne le développement durable à Genève. Avec un groupe de chercheurs, ce biologiste s’appuie sur une multitude de données destinées à aider les élus dans leur politique environnementale

Il y a onze ans, Martin Schlaepfer a participé à une étude qui a changé sa vie. Lui et 12 autres biologistes ont calculé leur empreinte carbone et l’ont comparée à celle de l’Américain et de l’Européen types. Le premier constat les a rassurés: en scientifiques éclairés, ils faisaient mieux que la moyenne. Puis ils ont ajouté une donnée: leurs déplacements.

Et patatras! Ces universitaires qui parcouraient la planète pour décrire comment on pouvait la sauver participaient activement à sa dégradation. «Tu apprends beaucoup de choses dans les congrès, dit aujourd’hui Martin Schlaepfer. Mais on est allés beaucoup trop loin. Il n’est pas nécessaire que toute la communauté scientifique se déplace trois fois par an dans des villes fort éloignées.»

Ce constat, couplé à d’autres, l’a décidé à prendre des décisions radicales. Insatisfait de sa vie à Syracuse, où il vivait, professeur assistant à l’Université d’Etat de New York, le Suisse s’est coupé de ce système pour rentrer en Europe. A Genève, où il enseigne depuis 2013, il ne se déplace professionnellement que dans l’agglomération franco-genevoise. Les exceptions le font voyager en train. En famille, il divise chaque année par deux le nombre de vols en avion: deux trajets en 2018, trois vols en six ans, dont aucun transatlantique.

La valeur économique de l’arbre

«Je suis mieux en conscience, souligne-t-il, mais professionnellement, tu paies ce genre de décision.» Docteur en biologie, Martin Schlaepfer est aujourd’hui chargé de cours au sein de l’Institut des sciences de l’environnement (ISE) de l’Université de Genève. Il y a plus prestigieux, dans la hiérarchie universitaire, mais il ne s’en plaint pas. «J’ai eu de la chance que cet institut existe dans la ville où je voulais vivre. Peu de facultés établissent des liens avec la société afin que la science soit réellement pertinente pour les politiques publiques», dit-il.

L’ISE amalgame des compétences issues de cinq facultés. Martin Schlaepfer y trouve de bonnes conditions pour accomplir sa vocation: enseigner la transition écologique. Son cours sur les services écosystémiques détaille «les contributions cachées de la nature, car elles ne sont pas prises en compte dans l’économie moderne». Dans cette optique, un arbre n’est pas uniquement un végétal qui fait joli dans le paysage. Il apporte de l’ombre et contribue à faire baisser la température de son quartier. Il abrite des interactions sociales qui transforment le voisinage.

D’ailleurs, Genève compte plus d’un million d’arbres

Si l’enseignement accapare Martin Schlaepfer, dans les interstices, il anime GE-21. Ce cercle, qu’il a cofondé avec un professeur de géomatique et deux chercheurs du Jardin botanique, réunit, projet par projet, des experts de la Haute Ecole du paysage, d’ingénierie et d’architecture (Hepia) et des représentants de la fonction publique. Leur but: produire des cartes et des analyses qui doivent servir d’aide à la décision pour les élus. «Nous voulons sublimer la multitude de données qui sont à disposition», résume le scientifique.

Leur première production s’appelait Nos arbres, un état des lieux du parc arborisé genevois. Conclusion: il faut l’augmenter de 20%. Le dossier en cours va être plus complexe. En soutien à la Stratégie biodiversité 2030 du canton, il s’agit d’établir «l’infrastructure écologique du bassin genevois»: circonscrire des territoires sains et résilients pour fournir les prestations nécessaires à la population. Des problèmes politiques ne manqueront pas de survenir lorsqu’il s’agira d’inclure ces sanctuaires dans le plan directeur cantonal, le plan d’agglomération, etc.

Lézards en Amérique centrale

Lorsqu’il a quitté Genève en 1990 – il est né à San Jose, en Californie, où il a vécu jusqu’à ses 8 ans –, Martin Schlaepfer a laissé une ville «fermée, très suisse, recroquevillée sur ses habitudes». A son retour en 2011, il a retrouvé une agglomération «ouverte, internationalisée, où les choses sont beaucoup plus simples». L’endroit idéal pour «proposer de nouvelles approches en étant soutenu par le rectorat de l’Université».

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«Dans ma première carrière académique, j’ai fait beaucoup de terrain, en étudiant par exemple les lézards en Amérique centrale, reprend-il. Cette position m’a donné envie de remonter la chaîne des causalités. Aujourd’hui, de grandes infrastructures sont financées pour de mauvaises raisons, sans tenir compte de l’impact sur l’environnement. Il faut donc instaurer une mentalité nouvelle qui inclut une responsabilité éthique chez les décideurs et chez les citoyens. Les épargnants devraient pouvoir interpeller leur banque sur les raisons pour lesquelles leurs avoirs financent des projets néfastes pour la planète.»

Trop de tout

Le biologiste s’est installé en famille sur les hauts de Nyon, dans la maison de ses arrière-arrière-grands-parents. Une filiation longue, des racines profondes qui contrastent avec la versatilité contemporaine. «En Suisse, on définit le bien-être par l’état de l’économie et la longévité de la vie, regrette-t-il. Les gens se rendent compte que cela ne suffit pas. Ils sont confrontés à trop de choix, trop de mobilité, trop d’informations. C’est déstabilisant. Il faut donner l’opportunité de redécouvrir le modèle qui nous a nourris: l’attachement à un territoire et à une société solidaire.»


Profil

1970 Naissance à San Jose, au cœur de la Silicon Valley, de parents suisses. Son père est chercheur chez IBM.

1990 Départ pour l’Amérique du Nord, après dix ans à Genève.

2011 Retour en Suisse et naissance de son premier fils. Le second a 4 ans.

2015 Cofonde GE-21.

2018 Nommé chargé de cours en développement durable à l’Institut des sciences de l’environnement, Université de Genève.

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