Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Martin Vetterli, directeur de l’EPFL: «Une institution vraiment solide doit pouvoir fonctionner avec des styles de management différents».
© Olivier Vogelang

Série d’hiver

Martin Vetterli: «A la tête de l’EPFL, j’apprends la patience»

En place depuis début 2017, Martin Vetterli a la lourde tâche de succéder à Patrick Aebischer à la tête de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, alors qu’elle ne cesse de croître. Il raconte son année, et comment il est arrivé là

En ces jours de fêtes, Le Temps a recueilli les témoignages de gens dont la vie a changé en 2017. Nous les proposons tels quels, dans leurs mots.

Quelques chapitres précédents:

Denis Zakaria: «Ma chance s’est présentée, j’ai su la saisir»

Sophie Lavaud, «107 nuits sous la tente au-dessus de 5000 mètres»

Michel Danthe: «Je suis ce petit bateau qui joue avec le courant»

L’entrée en fonction

«Devenir président de l’EPFL, c’est d’abord un changement de rythme. Il y a des différences avec ma vie d’avant, sans que ce soit un changement total. De manière formelle, je suis entré en fonction le 2 janvier. Mais nous avions, dès l’automne, une sorte de cabinet de l’ombre afin de préparer le changement de présidence. Nous avons tenu des réunions chaque semaine avec l’équipe qui allait prendre la relève, que j’ai formée en grande partie à l’automne.

Je n’ai pas totalement changé la direction: deux vice-provosts [recteurs dans certains types de directions] sont devenus vice-présidents. Ma priorité a été de définir plus précisément les tâches de la présidence, de clarifier les fonctions – dont les finances, qui n’avaient pas de vice-président, et qui ont désormais une vice-présidente – de manière à ce que ce soit plus lisible, dans le domaine des EPF et pour les politiques. Au total, il y a sept personnes, soit six vice-présidents, trois pour les missions fondamentales – enseignement, recherche, innovation – et trois aux services, ressources humaines (80% de notre budget), finances et technologies de l’information, une nouveauté.

A ce sujet: Coup de sac à la tête de l’EPFL

Le poids de Patrick Aebischer

Après la longue période de mon prédécesseur, nous savions tous qu’il y avait un défi. Quand ma nomination a été annoncée, j’ai été frappé de constater que les personnes externes à l’école me disaient «Félicitations!» tandis que les personnes à l’interne me lançaient «Bon courage!». Je vois régulièrement Patrick Aebischer, nous partageons toujours la même amitié. Cependant, si je m’étais laissé impressionner par le fait qu’il est souvent cité par les interlocuteurs, je n’aurais pas pris le job.

Ce n’est pas de l’arrogance, mais je passe au-dessus des comparaisons avec mon prédécesseur. Je veux insister sur le fait que la présidence relève d’une équipe, et notre équipe est justement plus fournie. Les présidents passent. Une institution vraiment solide doit pouvoir fonctionner avec des styles de management différents. Je ne dis pas que je ne chercherai pas à imprimer une marque, mais une école qui dépendrait exclusivement de son patron n’est pas tenable.

Les priorités

Durant l’automne 2016 et le printemps 2017, nous avons défini les grandes lignes de ce que nous voulons mettre en avant. Pour moi, l’important est d’abord de positionner l’enseignement comme première mission de l’école. Je suis chercheur, je serai chercheur jusqu’à mon dernier souffle. En aucun cas je ne remettrai en cause la recherche. Reste que nous bénéficions d’un appui majeur du contribuable suisse, qui peut, sans doute, se sentir un peu perdu lorsqu’on ne cesse de parler de la recherche. Si vous voulez ne faire que de la recherche, il existe des institutions spécialisées telles que le Max Planck Institut. A l’EPFL, l’enseignement n’a pas été négligé, mais il faut lui redonner ses lettres de noblesse.

Lire aussi: A l’EPFL, les trois grands chantiers de Martin Vetterli

Dans le bureau

Ayant été vice-président, je connaissais déjà bien le bureau du président… Pour l’anecdote, ma première pensée en entrant, en tant que président, a été la beauté de la vue. Vous connaissez l’adage: ce qu’il y a de plus important pour une haute école, c’est l’emplacement, l’emplacement, l’emplacement…

Plus sérieusement, en entrant dans cette fonction, la notion de responsabilité prend toute son importance. L’EPFL doit beaucoup au contribuable. Il n’a pas le choix: nous bénéficions de ses impôts. Cela n’a rien à voir avec le système des start-up, où un entrepreneur convainc un investisseur, et celui-ci investit son propre argent. Dans le cas des EPF, c’est un argent que l’on peut qualifier de sacré. Cela tient à un contrat social, et j’apprécie ce système suisse, où la formation de haute qualité relève du service public.

Un changement majeur

Ce n’est évidemment pas un pique-nique, mais je ne peux pas dire que devenir président de l’EPFL a été le plus grand changement de ma vie. Je suis à l’EPFL depuis 22 ans. Si vous partez comme docteur fraîchement diplômé depuis la Suisse pour devenir professeur assistant dans une université de l’Ivy League aux Etats-Unis – dans mon cas, à Columbia –, là vous connaissez un vrai changement.

Comme doctorant, vous êtes dans votre univers et vos équations, vous vous appliquez votre propre pression. Puis vous arrivez dans un environnement académique qui ressemble à une cocotte-minute, où vous pouvez être remercié presque d’un jour à l’autre, où vous avez des requins partout autour de vous, où la pression aux publications est forte… ça, c’est un bouleversement.

Notre revue de presse au moment de sa nomination: Avec Martin Vetterli, le sens inné de la mesure entre à l’EPFL

La formation au FNS

Avant d’arriver à la tête de l’EPFL, j’étais déjà impliqué dans le management académique, notamment en ayant présidé le Fonds national de la recherche scientifique (FNS). Le conseil de la recherche du FNS, c’est 100 professeurs; l’EPFL, 350. Le FNS m’a aussi permis de bien connaître l’aspect politique. Si j’avais été un pur chercheur en arrivant à la tête du Fonds, alors qu’il fallait discuter avec les commissions du parlement, j’aurais été perdu.

Par exemple, lors de l’acceptation de l’initiative «Contre l’immigration de masse» en février 2014 puis à la réaction de l’UE concernant la science, la situation fut difficile, mais cela a compté comme un apprentissage pour moi. Là aussi, j’ai apprécié les caractéristiques de notre système; quand vous pouvez appeler le secrétaire d’Etat un samedi soir et voir rapidement le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann pour élaborer une solution transitoire… Ce serait impensable ailleurs.

En outre, le FNS m’a permis d’aborder toutes les sciences, donc aussi les sciences humaines et sociales, qui fonctionnent tout à fait différemment; ou les sciences de la vie, elles aussi particulières. J’ai dû changer mes propres lectures, me plonger dans des revues scientifiques que je ne lisais pas, ou peu, avant. Je suis curieux de nature, et ces quatre années m’ont donné une plus grande largeur de vue.

Années d’études

Jeune, j’aimais surtout la musique et la littérature. Je n’avais aucun intérêt pour les questions de management. Je ne savais même pas que je deviendrais chercheur. J’aimais la philo. Mon prof m’a conseillé d’étudier les maths et la philosophie, une intersection intéressante. Mon père m’a dit: «Non, tu étudieras une matière où il y a un travail à la fin.» J’ai donc fait ingénierie à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich.

Finalement, mon père avait raison… Le déclic a eu lieu à Stanford, où j’ai commencé la recherche. C’est le côté créatif, la découverte, le fait de repousser les limites, qui m’ont passionné. Toutefois, après avoir fait une thèse, il n’y avait pas de job en Suisse. Il a fallu s’exiler. J’ai pris un billet aller simple de Swissair pour New York. C’est le propre du chercheur, vous allez là où l’on vous fournit les fonds. Je ne savais pas si je reviendrais, je n’avais aucune perspective en ce sens.

C’est Jean-Claude Badoux, le prédécesseur de Patrick Aebischer, qui est venu me chercher, en raison du domaine dans lequel j’évoluais, les systèmes de communication. A ce moment-là encore, je ne m’intéressais pas aux questions de gestion académique. J’ai découvert une EPFL qui possédait davantage de potentiel que ce qu’elle offrait: par exemple, il n’y avait pas d’école doctorale. Avec des collègues, nous nous sommes dit que nous pouvions faire mieux, se montrer plus internationaux, développer des cursus. Parmi les jeunes chercheurs qui revenaient des Etats-Unis, il y avait une école de pensée. Peu à peu, je me suis impliqué davantage. Tout s’est passé par étapes.

Management et recherche personnelle

J’ai un calepin [un Moleskine «Beatles», offert par une étudiante musicienne] dans lequel j’écris d’un côté les notes de recherche, de l’autre celles qui relèvent de l’administration. [Il montre les deux parties] Evidemment, maintenant, la partie «administration» est beaucoup plus grosse. Ça, c’est le grand changement. Mais je garde un jour par semaine au laboratoire. Je sors de mon bureau et je vais au labo. J’ai des doctorants, je ne peux pas les laisser tomber, c’est aussi une responsabilité.

Je vois un autre avantage à cela: au troisième [l’étage de la présidence], vous prenez les grandes décisions. Puis vous descendez dans les laboratoires, et vous entendez dire que «ça y est, le central a encore décidé quelque chose de bizarre…». Il faut aussi aller voir le système par l’autre bout. L’EPFL, ce sont 350 PME; il faut retourner auprès d’elles pour vérifier que la holding fonctionne bien pour ces entreprises.

Face à mes thésards, on s’en fiche un peu que je sois président. Les critères sont différents, c’est la recherche qui impose ses critères. Par contre, pour des questions d’horaires avant tout, je ne peux plus enseigner.

Ce qu’on apprend comme président

En une année comme président, j’ai d’abord appris la patience [rires]. Avec les vice-présidents, nous nous disions: «En six mois, on aura pris la maison en main.» Mais cela prend un peu plus de temps. L’autre enseignement, c’est la force vitale de cette institution. Dans le domaine des EPF comme à Berne, l’EPFL apparaît comme une force de proposition. Je me retrouve de l’autre côté de la barrière par rapport au FNS, je dois rappeler des particularités de l’école, comme les professeurs en prétitularisation conditionnelle (tenure track)

L’EPFL est une adolescente qui bouscule un peu son milieu, c’est une voix originale dans le paysage. Comme dans une famille, où le cadet a un rôle différent de l’aîné. Alors que la recherche est l’activité la moins conservatrice qui soit, le milieu académique a une tendance naturelle au conservatisme; dès lors, nous devons nous remettre en question. Voyez les domaines des interfaces, telles que les neuroprothèses que nous développons à Campus Biotech à Genève, c’est inédit. Il faut une volonté, car la tendance naturelle, chez les scientifiques, est liée aux disciplines classiques (physique, chime, etc.).

Lire aussi: Président de l’EPFL, un métier politique

Ce qu’est un prof de l’EPFL

Un prof de l’EPFL est quelqu’un qui est très entrepreneurial. Par exemple, nous nous sommes lancés dans les MOOC. Avec notre méthode: nous nous jetons à l’eau et essayons des choses. Ainsi, maintenant, nous avons un nouveau domaine d’investigation, formé par les données que nous recueillons avec ces cours, très utiles pour la pédagogie. Il faut soigner les fondamentaux, les disciplines, les grands projets de recherche – en particulier ceux du European Research Council –, tout en développant nos propres innovations.

Je garde une admiration pour la manière dont les Etats-Unis ont développé leur formation supérieure. Le système est né de circonstances malheureuses, la Seconde Guerre mondiale, mais les Américains ont compris l’importance de la recherche. J’aime beaucoup le livre du sociologue Jonathan Cole, qui a été provost de Columbia, The Great American University: Its Rise to Preeminence, Its Indispensable National Role, Why It Must Be Protected, qui raconte la montée en puissance des universités dans un contexte difficile.

Faire encore grandir le campus?

C’est un campus fabuleux. Nous avons la chance de disposer de ce campus unifié, avec l’université. Je note que, par exemple, le Quartier de l’innovation est plein, il faut réfléchir à la suite. Nous avons des terrains au nord pour une extension potentielle. Cela doit relever d’une décision des acteurs en place dans l’Arc lémanique, qui a beaucoup profité de l’excellence de ses universités. Celles-ci jouent un rôle de moteur d’expansion et d’innovation. Je ne rêve pas de croître pour croître, mais il n’y a aucune raison de stopper ce développement.»


Profil

1957 Naissance à Soleure. Etudes jusqu’à la maturité à Neuchâtel.

1981 Diplôme en génie électrique de l’EPFZ. Puis séjour à l’Université Stanford.

1995 Après avoir été professeur ordinaire à l’Université de Berkeley, il devient professeur ordinaire de l’EPFL, responsable du Laboratoire de communication audiovisuelle.

1996 Prix Latsis.

2004-2011 Vice-président chargé des affaires internationales.

2013-2016 Président du Fonds national suisse de la recherche scientifique.


Martin Vetterli propose désormais une chronique hebdomadaire pour L’illustré et le site du Temps. Ses premiers textes:

Publicité
Publicité

La dernière vidéo société

Richard Coles: de la gloire du top 50 musical à la soutane du prêtre

L'ancien musicien des Communards s'est engagé en religion dans les années 1980 et donne des conférences à travers le monde. Rencontre à Zurich

Richard Coles: de la gloire du top 50 musical à la soutane du prêtre

n/a