Elle s’excuse d’avoir les mains jaunies, ces mains qu’elle entremêle régulièrement pour exprimer une idée. Le jaune, c’est la couleur du bouleau et des tagettes qu’elle a employés, la veille, pour un atelier de teinture de laine. Même cardée et blottie dans des petits paniers, la matière duveteuse court partout dans le chalet de Martine Gerber: en pelotes, en tapis en attente sur son grand métier à tisser.

Il y a aussi le lin, qu’elle cultive, sèche et transforme en fils. «J’aime comprendre les processus, ne pas m’en tenir aux théories», résume celle qui, enfant, tenait moins à écrire qu’à comprendre d’où venait son crayon. Dans la cuisine, elle s’attable sous de petits bouquets de blé et de marjolaine suspendus. Il est rare qu’elle s’assoie, d’ailleurs, tant son quotidien et son énergie la poussent dehors.

Tout un écosystème

Trois ans en arrière, aux côtés d’une poignée d’amis, Martine Gerber a fondé l’Association de la Filature de l’Avançon, du nom de la vallée où elle a installé son nid, son jardin, son fils, puis ses 30 moutons. L’idée: (re) valoriser la laine des troupeaux de la région qui, jusqu’à récemment, était encore incinérée. Alors, deux fois par an, les membres de la filature récoltent les belles toisons et les achètent aux éleveurs à un prix (2 francs le kilo) légèrement supérieur à sa valeur sur le marché, qui oscille entre 0,2 centime et 1,20 franc le kilo.

Puis la laine est triée, lavée et cardée. La plus belle est conservée pour être transformée en divers objets, l’autre est envoyée à l’entreprise Fiwo, qui en fait de l’isolant ou des matelas. «Il y a eu des complications avec le covid, mais on est rapidement passés d’une récolte de 500 kg à 3 tonnes annuelles. Il y a un réel intérêt. Ensuite, à travers l’organisation d’ateliers de filage et de tissage, d’animations autour du processus de transformation de la laine, c’est aussi la transmission d’un savoir qui est visé», précise Martine Gerber.

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Et une activité réalisée entre amis car, pour la paysanne, les liens s’entretiennent et se renforcent par les expériences partagées. Des liens, encore, entre les habitants et les exploitants d’un environnement précis. «Ma réflexion initiale est celle-ci: nous vivons dans une vallée pleine d’alpages, pleine de moutons, et avec des problèmes de cohabitation sur certains chemins, notamment entre les marcheurs et les chiens qui gardent les troupeaux. Alors comment partager ces montagnes? La filature est la réponse: elle met au jour toutes les problématiques que soulèvent à la fois le partage d’un écosystème fragile, l’élevage et l’agriculture en montagne et la production locale dans une perspective écologique.»

Pourtant, Martine Gerber n’est pas née à l’ombre d’une haute cime comme celle du Grand Muveran qu’elle devine à travers sa fenêtre, ni au milieu d’un troupeau d’ovins. Ses parents étaient des «nouveaux» venus au sein du village d’Orvin, dans le Jura bernois. Un père maçon du vallon de Saint-Imier devenu architecte, une mère psychologue originaire de Laufon, près de Bâle. Très vite, celle qui se décrit comme une «enfant libre», au comble du bonheur lorsqu’elle escalade les sapins, est furieusement attirée par les activités agricoles qui se déploient autour d’elle.

«J’éprouvais un conflit de loyauté entre mon statut de «nouvelle» au village et l’envie de vouloir faire partie des paysans.» Elle participe, apprend. Malgré sa volonté de devenir tisserande, «j’ai toujours aimé les fibres», pointe-t-elle, une pommette rehaussée, elle suit l’Ecole normale et décroche son diplôme d’enseignante. Un monde où elle pense pouvoir amener un peu de sa manière de faire, elle qui croit tant dans le partage et la pratique. Mais non.

Une antinucléaire

En révolte, elle milite contre le nucléaire, vit quelque temps au sein d’une communauté libertaire. Et finit par trouver une voie dans l’enseignement spécialisé, puis le travail social. «J’étais à l’aise avec les enfants cabossés, plus largement, ceux qui sont à la marge.» Intéressée par l’art brut, elle se forme alors à Bordeaux dans un institut spécialisé dans l’utilisation de médiateurs comme la musique, la danse, la peinture pour se mettre «en lien» aux autres.

Toujours le lien. Martine Gerber conte, suit le fil, s’égare parfois, comme celui de l’araignée qui, défiant les lois de la gravité, semble léviter au-dessus de nous. La chienne Lily, border collie, s’étire à ses pieds. Elle suit de l’œil les moindres mouvements de sa maîtresse.

Désormais, Martine Gerber œuvre à temps partiel comme coordinatrice pour l’Etablissement vaudois d’accueil des migrants (EVAM) dans le district d’Aigle. Un emploi qui a du sens à ses yeux, même si la paysannerie tend à «prendre le dessus» avec l’élevage de moutons, acquis en 2014. Une partie du troupeau paît en contrebas de la maison, sur un vaste terrain pentu.

La brume, succédant à la pluie, a fondu sur eux et Martine fend le nuage, la chienne sur les talons. Minuscules moutons d’Ouessant, île qu’elle affectionne, moutons de Jacob, noir et blanc à cornes, Thônes et Marthod de Savoie… Une horde éclectique, à l’image de son éleveuse. Elle les tondra bientôt. «Finalement, tisser, c’est croiser des fibres. C’est donc créer une mixité. Le lin et la laine, par exemple, tissés ensemble, forment un textile qui tient.» Une métaphore, joliment filée, de la vie et des rencontres.


Profil

1965 Naissance à Orvin (Jura bernois).

1972 Reçoit son premier rouet.

1975 Quitte l’école du village pour «la ville», Bienne.

1993 Naissance de son fils.

2014 Achète ses premiers moutons.

2018 Fonde l’association de la Filature de l’Avançon.


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