Bains des Pâquis, à Genève, une matinée en semaine. Peu de monde. Un couple fête un anniversaire, face au Jet. Des étudiants filment un réfugié syrien, bonnet vissé sur la tête, les yeux humides. Martine Ruchat habite tout à côté. Elle est venue à pied, en voisine qui connaît ce monde, les baigneurs en hiver, les promeneurs, les rêveurs rivés sur le lointain du lac.

Mais elle a grandi ailleurs, rue de la Cité, au cœur de la ville. Beaux quartiers, alors que la famille vivait chichement. Père fonctionnaire des postes puis intendant dans une banque. Mère à la maison. «Elle n’était pas le modèle de la femme qui se battait pour son indépendance, mais elle était très intelligente», indique Martine Ruchat. Elle parle de vie «enfermante». Voilà pourquoi enfant elle va dans la rue, avec celles et ceux de son âge, entre les arbres et les buissons. Plus que l’école, la bibliothèque est un refuge pour lire mais aussi travailler en groupe, dessiner.

Chez les voisins

Elle se rend souvent chez les copines «parce que voir ce qui se passe chez les voisins, c’est faire en quelque sorte de la sociologie». Un avenir se bâtit ainsi, depuis le réduit familial qui pousse à écarter les murs, ouvrir le passage, aller au-dehors. Devenue universitaire, Martine Ruchat a étudié le système carcéral, pas un hasard donc. Elle admire le philosophe Michel Foucault et l’écrivain Jean Genet, qui ont donné la parole aux prisonniers sur leurs conditions de vie.

Après s’être essayée en vain à l’histoire puis à la médecine, elle décroche finalement un doctorat en sciences de l’éducation. Titre de sa thèse, sur les maisons de correction: L’Oiseau et le Cachot. Les Editions Zoé la reprendront en 1993 sous forme d’ouvrage.

Martine Ruchat publie en ce début d’année Elisabeth H., une femme comme les autres (Ed. Slatkine, Prix de l’essai de la Société genevoise des écrivains). Le thème abordé n’est pas si éloigné de ce qui la taraude depuis si longtemps: l’enfermement. Là, c’est celui des femmes du début du XXe siècle. Par le prisme d’Elisabeth Huguenin, pédagogue et féministe neuchâteloise qui a brisé beaucoup de carcans.

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Cette question tout d’abord: pourquoi Elisabeth H. et non point le nom dans son entier? Réponse: «Pour ne pas la figer comme une personne unique, pour que les autres femmes se reconnaissent en elle.» Une femme pour tant d’autres, en quelque sorte. Dont Martine Ruchat: elle dit d’Elisabeth H. qu’elle est sa grand-mère de cœur. Au point que le livre se construit comme un récit intime à deux voix, celle de la Neuchâteloise, celle de l’auteure au prix d’un retour magique dans le passé qui la voit côtoyer Elisabeth, lui parler, commenter ses faits et gestes, accompagner ses pensées. Un peu de fiction dans une biographie, ça ne fait pas de mal.

Martine Ruchat a marché dans les pas d’Elisabeth H., a lu ses Mémoires déposés aux archives cantonales, est allée dans cette école des Hauts-Geneveys où elle fut institutrice. Nous sommes en 1903, et la jeune enseignante a froid dans ce logement de fonction au-dessus de la classe. On chauffe en journée au bois, pas au soir tombé. Elle se rêve écrivaine et romancière, trempe la plume dans l’encrier, écrit à un ancien professeur qui l’avait encouragée dans ses premiers essais littéraires.

Son retour de courrier est rude: «Il faut savoir le grec et le latin. Une femme ne peut aborder des études réservées aux hommes.» Illégitime devant la feuille blanche, mais autorisée tout de même à suivre des cours à l’Académie de Neuchâtel en lettres. Elle a 23 ans, vient d’accéder à la majorité, comprend que même là-bas, dans la sphère intellectuelle, la femme n’a de signification et de valeur que celles que les hommes lui donnent. Les professeurs disent «bonjour Messieurs» à leur arrivée en amphithéâtre. Les quelques étudiantes sont invisibles.

Un homme est épris. Elle le congédie car elle entrevoit l’esclavage domestique. «Il lui fallait choisir entre faire carrière ou faire des enfants. La question ne se pose-t-elle pas encore aujourd’hui? Plus tard, elle vivra un amour adultère qui lui laissera un profond sentiment de culpabilité. Au fond, on n’a dépassé ce moralisme qu’après 1968», estime Martine Ruchat. Elisabeth H. tire un trait définitif sur la vie conjugale pour voyager, ce que peu de femmes osent à l’époque.

Un barbu gourou

Direction l’Allemagne où elle enseigne le français, rencontre Paul Geheeb dit Paulus, chantre de l’éducation nouvelle, opposé à la séparation des sexes dans les écoles. Un libertaire très barbu et un peu gourou qui la fascine mais dont elle s’éloigne, car elle le trouve un peu trop anarchiste, pas assez cadrant. Elisabeth H. va fréquenter diverses institutions prônant la pédagogie nouvelle en Suisse mais aussi à Paris. Elle rédige La Coéducation des sexes (Ed. Delachaux & Niestlé, 1929), La Femme devant son destin (Ed. La Baconnière, 1942). Tient des cahiers de rêve puisqu’elle est adepte de Carl Gustav Jung.

Martine Ruchat conclut: «Le parcours d’Elisabeth nous rappelle que les femmes doivent sans cesse lutter contre un sentiment d’infériorité. Elle est une grande figure en pédagogie, au même titre qu’un Edouard Claparède ou un Charles Baudouin. Elle demeure comme beaucoup de femmes peu connue, il fallait réhabiliter sa vie et son œuvre.»


Profil

1954 Naissance à Genève.

1977 Sciences de l’éducation à Genève et naissance de son fils Lucien.

1990 Naissance de sa fille Justine.

2003 Publie «Le Roman de Solon, enfant placé, voleur de métier» (Ed. Antipodes).

2021 Publie «Elisabeth H., une femme comme les autres».


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